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Vous avez créé un monstre. Maintenant, qu’allez-vous faire ?
- Phyl Eyoka
Il y a des gens qu’on croit avoir affaiblis en leur fermant des portes. On les prive de ressources, de reconnaissance, de collaborations, parfois même de leur place dans un groupe. On imagine qu’ils finiront par rentrer dans le rang, renoncer ou demander à revenir. Mais il arrive que l’effet soit exactement inverse : à force de devoir apprendre à se débrouiller sans les autres, ils deviennent capables de faire seuls ce qu’ils attendaient autrefois qu’on leur permette de faire. Et lorsque cette autonomie rencontre des années de compétences accumulées, le résultat peut devenir difficile à contenir.
Pendant sept ans, j’ai appris à fabriquer
Pendant des années, j’ai travaillé dans le développement culturel. J’ai participé à des projets, accompagné des artistes, produit des contenus, appris à faire exister des œuvres qui n’étaient pas les miennes. J’y ai trouvé mon compte, bien sûr. Mais j’y ai aussi laissé beaucoup de temps, d’énergie et de capacités que je n’utilisais pas encore pleinement pour mes propres créations.
Ces sept années de professionnalisation ne sont pourtant pas le début de l’histoire. Avant elles, il y a eu une quinzaine d’années d’underground, de free parties, de squats, d’écolieux, de zones de lutte et de ZAD. Des années à proposer des alternatives, à monter des collectifs dans les campagnes, à participer à des expériences collectives, à chercher d’autres manières de vivre, de créer et de faire société. Il y a eu les collectifs fondés à Lyon, les voyages, le Maroc, les rencontres, les projets qui fonctionnent et ceux qui échouent. Tout cela a nourri ma manière de penser, mais aussi ma manière de fabriquer. Bien avant d’être reconnu comme professionnel de la culture, j’avais déjà appris à faire exister des choses avec d’autres, souvent en dehors des circuits habituels.
Puis sont venues les sept années de travail professionnel, avec la légitimité apportée par mon activité et sa reconnaissance par le ministère de la Culture. J’y ai appris le marketing, la production, la vidéo, la musique, la communication, la structuration de projets. J’ai appris à utiliser des outils, à comprendre des circuits de diffusion, à fabriquer des choses avec peu de moyens. Plus récemment, j’ai ajouté à cet ensemble les outils d’intelligence artificielle, qui permettent aujourd’hui à une seule personne de réaliser une partie du travail qui nécessitait autrefois plusieurs intervenants.
Autrement dit, pendant que je ne construisais pas encore pleinement mon propre univers, j’apprenais à construire celui des autres.
Et c’est peut-être là que commence l’histoire du monstre.
Vous m’avez fermé des portes. J’ai appris à fabriquer les miennes.
Je ne prétends pas que toutes les difficultés que j’ai rencontrées étaient injustes, ni que tous les refus étaient malveillants. Il y a eu des incompatibilités, des erreurs, des désaccords, des codes que je ne maîtrisais pas toujours. Mais il y a aussi eu des situations où mes différences, ma manière de fonctionner ou de m’exprimer ont compliqué mon accès à certains réseaux et à certaines collaborations.
Il ne s’agissait pas seulement de collectifs, de relations locales ou de quelques personnes susceptibles de m’ouvrir une porte. Mon activité s’inscrivait aussi dans des circuits institutionnels : financements publics, budgets du ministère de la Culture, collectivités, associations, partenaires culturels. La reconnaissance dont bénéficiait mon entreprise, ainsi que les relations établies avec ces institutions, me donnaient une légitimité immédiate auprès de nombreux interlocuteurs. J’arrivais avec un projet, des compétences et, souvent, un financement déjà obtenu. Pour une mairie, un adjoint à la culture ou un responsable associatif, cela pouvait représenter une proposition à la fois crédible, utile et peu coûteuse. La confiance venait plus facilement, parce qu’une partie du travail de légitimation avait déjà été accomplie en amont.
Ce système m’a permis de faire beaucoup de choses. Il serait absurde de prétendre le contraire. Mais il avait aussi ses limites : les projets devaient entrer dans certains cadres, répondre à certaines attentes, trouver leur place dans des dispositifs dont je ne définissais pas seul les règles. Et lorsque l’accès à ces circuits devient une condition importante de votre activité, leur reconnaissance finit par peser sur ce que vous pouvez produire, sur la manière dont vous le produisez et parfois même sur ce que vous osez proposer.
Pendant longtemps, cela représentait un véritable problème. J’avais besoin de ces structures pour produire, financer, diffuser, rencontrer les bonnes personnes. Leur reconnaissance n’était pas seulement agréable : elle pouvait conditionner la possibilité même de faire avancer mes projets.
Alors j’ai appris à faire autrement.
À produire moi-même. À fabriquer moi-même. À développer mes propres outils. À chercher d’autres circuits. À trouver des moyens alternatifs de financer mes créations, sans devoir nécessairement passer par une collectivité, une subvention, une structure culturelle ou un réseau d’appartenance institutionnel.
Puis cet hiver, d’autres événements m’ont poussé à franchir une étape supplémentaire. Il ne s’agissait plus seulement de devenir autonome comme créateur, mais de le devenir davantage comme être humain : générer mes propres ressources, organiser ma vie, financer mes projets et réduire la place qu’occupaient jusque-là certaines dépendances professionnelles et institutionnelles. J’ai mis en place une solution de financement alternative, parfaitement légale, qui me permet de concrétiser mes projets sans avoir besoin de détailler ici les moyens par lesquels je gagne cet argent. Le changement est considérable : je n’ai plus besoin d’obtenir un budget culturel pour commencer à produire, ni de convaincre une structure de financer ce que je veux créer.
J’ai continué à écrire. J’ai structuré mes projets. J’ai commencé à transformer des années de réflexion en une production concrète.
Ce n’est pas une transformation magique. Ce n’est pas non plus une revanche qui aurait soudainement fait apparaître des compétences que je ne possédais pas. C’est la rencontre entre des années d’apprentissage et une nécessité nouvelle de les utiliser pour moi-même.
Le monstre, ce n’est pas Phyl
C’est là que le mot prend tout son sens.
Un monstre, dans l’imaginaire collectif, n’est pas nécessairement une créature mauvaise. C’est aussi quelque chose qui dépasse les proportions habituelles, qui échappe aux cadres dans lesquels on pensait pouvoir le maintenir. Une puissance que ses créateurs ne maîtrisent plus.
Je ne suis pas devenu dangereux parce que j’aurais envie de faire du mal. Je suis devenu plus difficile à contenir parce que je n’ai plus besoin des mêmes autorisations pour produire.
Et surtout, le monstre, ce n’est même pas Phyl.
Le monstre, ce sont les productions de Phyl.
Aujourd’hui, ce sont les articles qui sont disponibles. Les livres, les albums, les vidéos, les courts-métrages, les objets et les supports numériques font partie des projets en cours de création. Je ne prétends pas que tout cela existe déjà sous une forme achevée. Mais c’est précisément cette perspective qui m’intéresse : faire converger l’écriture, la musique, l’image, la technologie et les années passées à apprendre comment faire exister une œuvre, pour que ce qui est aujourd’hui une production essentiellement textuelle puisse progressivement prendre d’autres formes.
Pendant longtemps, ces compétences étaient dispersées entre les projets des autres. Aujourd’hui, elles commencent à travailler ensemble.
Ce qui était autrefois une somme de savoir-faire devient progressivement un système de production. Et ce système possède une particularité que je n’avais pas auparavant : il peut fonctionner sans attendre qu’une institution valide chaque étape, qu’un partenaire accepte de financer chaque idée ou qu’un réseau décide de lui faire une place.
La puissance n’est donc pas seulement dans la quantité de travail que je peux produire. Elle est dans la possibilité de faire converger des compétences qui, jusque-là, servaient souvent des projets distincts. Un texte peut devenir une vidéo, une chanson, un court-métrage, un livre, un objet. Une réflexion peut nourrir plusieurs formes. Une œuvre peut en appeler une autre. Ce qui demandait autrefois de réunir plusieurs personnes, plusieurs budgets et plusieurs validations peut désormais, dans certains cas, commencer sur mon propre ordinateur.
Et un système de production autonome n’a plus besoin qu’on lui ouvre une porte à chaque fois qu’il veut créer quelque chose.
Vous pouvez ne pas aimer ce que je fais
C’est peut-être la partie la plus importante.
Je ne demande à personne d’adhérer à mes idées. Je ne demande à aucun réseau de m’accueillir. Je ne demande à personne de lire mes articles, d’acheter mes livres ou d’écouter ma musique. Je propose des œuvres. Chacun est libre de s’en saisir, de les ignorer, de les critiquer ou de les contredire.
Mais cette liberté fonctionne dans les deux sens.
Vous êtes libres de ne pas aimer ce que je fais. Je suis libre de continuer à le faire.
Et cette liberté ne dépend plus seulement de la possibilité de trouver un autre réseau ou un autre financeur. J’ai mis en place des moyens de financement alternatifs et légaux qui me permettent de poursuivre mes projets sans avoir besoin de l’argent des institutions, mais aussi sans avoir besoin de celui de mon public. Je n’ai pas besoin qu’une personne achète un livre, qu’un groupe soutienne une campagne de financement participatif ou qu’une association décide de m’intégrer pour pouvoir continuer à créer. Bien sûr, si des gens souhaitent acheter mes œuvres ou soutenir mon travail, cela peut contribuer à son développement. Mais ce n’est plus la condition qui détermine si le projet peut exister.
Une critique peut devenir une matière à réflexion. Un désaccord peut nourrir un nouvel article. Un refus peut m’amener à chercher un autre public. Et lorsqu’une critique est juste, elle peut aussi m’aider à corriger quelque chose. Le but n’est pas de construire un système dans lequel j’aurais toujours raison, mais un système dans lequel je n’ai plus besoin d’avoir raison aux yeux de tout le monde pour continuer à créer.
C’est une différence fondamentale. Autrefois, le rejet pouvait remettre en question ma capacité à avancer. Aujourd’hui, il peut encore me toucher, me ralentir ou me faire réfléchir, mais il ne possède plus nécessairement le pouvoir d’arrêter le travail. Je peux perdre une collaboration sans perdre mon outil de production. Je peux ne pas obtenir un financement sans devoir abandonner l’ensemble du projet. Je peux être en désaccord avec un réseau sans que ce désaccord m’oblige à disparaître de tous les autres.
Et c’est précisément ce qui change le rapport de force. Non pas parce que je serais devenu supérieur aux autres, mais parce que leur approbation n’est plus la condition préalable de mon activité. Je peux continuer à proposer, à publier, à chercher d’autres interlocuteurs. Ceux qui souhaitent travailler avec moi peuvent le faire. Ceux qui ne le souhaitent pas peuvent passer leur chemin. Dans les deux cas, le travail continue.
Maintenant, qu’allez-vous faire ?
Je ne sais pas jusqu’où ira ce projet. Je ne sais pas combien de personnes liront mes livres, écouteront mes albums ou regarderont mes films. Je ne sais pas si cette production rencontrera un public immense ou si elle restera plus confidentielle. Et je n’ai pas besoin de prétendre le savoir.
Ce que je sais, en revanche, c’est que le travail existe déjà. Que les compétences sont là. Que les outils sont là. Que les textes s’accumulent. Que les projets prennent forme. Et que chaque nouvelle œuvre peut devenir le point de départ d’une autre.
Je veux construire quelque chose qui ne dépende plus d’un seul réseau, d’un seul compte, d’un seul partenaire, ni même, à terme, de ma présence pour continuer à circuler. Des livres peuvent être réédités. Des textes peuvent être archivés. Des œuvres peuvent être transmises. Une production peut survivre à celui qui l’a créée. C’est aussi pour cela que je réfléchis à des supports numériques, à des archives et à des formes de diffusion qui permettront, une fois le projet lancé, de ne plus faire reposer toute sa continuité sur ma seule présence physique.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable retournement. Pendant des années, j’ai appris à faire fonctionner des projets dans des cadres que d’autres avaient construits. J’y ai acquis des compétences, des méthodes, des réflexes, une connaissance des outils et des circuits. Puis les difficultés m’ont poussé à déplacer progressivement tout cela vers mes propres créations. Ce qui devait me rendre moins dépendant a fini par rendre mon travail plus autonome. Et ce qui devait peut-être me ramener à une place plus modeste a contribué à me donner les moyens d’en occuper une autre.
Je ne prétends pas que ceux qui m’ont fermé des portes avaient prévu ce résultat. Je ne prétends même pas qu’ils en sont les seuls responsables. Mais ils ont participé à une histoire dont ils ne maîtrisent plus la suite. Ils ont connu un homme qui avait besoin de certaines structures pour faire exister ses projets. Ils voient maintenant apparaître une production qui apprend à se passer de ces structures, à trouver ses propres ressources et à circuler par ses propres moyens.
Alors, maintenant, qu’allez-vous faire ?
Vous pouvez continuer à ne pas aimer ce que je produis. Vous pouvez contester mes idées, critiquer mes méthodes, refuser de travailler avec moi. Vous pouvez même avoir raison sur certains points. Mais vous ne pouvez plus compter sur le fait que votre refus suffira à me faire renoncer.
Et lorsque les livres, les archives et les autres supports seront en place, la question se posera encore autrement. À part un accident de la vie capable d’interrompre brutalement ce que je suis en train de construire, je ne vois plus ce qui pourrait arrêter le processus en cours. Et même cette limite perdra progressivement de son importance : une fois les œuvres publiées, archivées et diffusées, leur existence ne dépendra plus entièrement de la mienne. La machine pourra continuer à fonctionner, à circuler et à rencontrer des lecteurs ou des spectateurs sans que je sois nécessairement là pour l’alimenter.
C’est cela, le monstre que vous avez contribué à créer : une puissance de création qui n’a plus besoin de votre permission pour se mettre au travail.
Et le plus intéressant, c’est qu’elle n’a pas besoin de vous combattre pour continuer à grandir.
Elle a simplement besoin de continuer à produire.