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Quand vouloir comprendre ressemble à vouloir manipuler : l’autisme face au procès d’intention

  • Phyl eyoka

Il existe une phrase particulièrement violente lorsqu’on essaie de résoudre un conflit : « Tu veux toujours avoir raison. » Elle peut évidemment être justifiée. Certaines personnes argumentent pour gagner, imposer leur lecture, épuiser leur interlocuteur ou conserver une position dominante. Mais il existe une autre possibilité, beaucoup moins souvent envisagée : et si la personne ne cherchait pas à avoir raison, mais à savoir ce qui est vrai ? La différence paraît minuscule. Elle est pourtant fondamentale.

Dans le premier cas, le raisonnement est instrumental : j’analyse pour obtenir un résultat favorable, convaincre l’autre, préserver mon statut ou produire un effet sur lui. Dans le second, la démarche est épistémique : j’analyse parce qu’une contradiction existe et que je veux comprendre comment la résoudre. Si les faits montrent que j’avais tort, le problème est résolu lui aussi : je repars avec un modèle plus juste.

Chez certaines personnes autistes, le besoin de précision, de cohérence et d’explicitation peut prendre une place considérable. Or ces comportements sont observés de l’extérieur. Celui qui les regarde n’a pas directement accès à leur motivation. Une question apparaît alors : certains comportements autistiques orientés vers la compréhension, la précision, la cohérence ou la résolution d’une contradiction peuvent-ils être interprétés comme des stratégies destinées à influencer autrui ?

La recherche ne permet pas aujourd’hui d’affirmer que les personnes non autistes attribuent systématiquement une intention manipulatrice aux personnes autistes. Une telle généralisation serait abusive. Elle montre en revanche quelque chose de particulièrement troublant : les intentions et la crédibilité des personnes autistes peuvent effectivement être mal lues par des observateurs non autistes. Et parfois, une personne qui dit la vérité peut donner l’impression qu’elle ment.

Quand une différence de communication devient une différence de moralité

En 2017, Noah Sasson et ses collègues ont réalisé une série d’expériences sur les premières impressions produites par des adultes autistes. Les participants non autistes jugeaient globalement moins favorablement les personnes autistes et manifestaient moins d’envie d’interagir avec elles. Mais le résultat le plus intéressant apparaît lorsque les chercheurs modifient la manière dont l’information est présentée.

Lorsque les observateurs voient ou entendent les personnes, la différence apparaît. Lorsqu’ils disposent seulement de la transcription écrite de ce qu’elles ont dit, elle disparaît largement. Le problème ne semble donc pas résider uniquement dans ce que dit la personne autiste, mais dans certains éléments de sa présentation sociale : prosodie, expression, gestes, rythme, manière d’occuper l’interaction. Des travaux ultérieurs et une méta-analyse récente confirment l’existence générale de premières impressions moins favorables envers les personnes autistes, même si cet effet varie selon les dimensions évaluées.

Une autre étude va beaucoup plus loin. En 2021, Cody Lim et ses collègues ont filmé 30 adultes autistes et 29 adultes non autistes pendant des entretiens. Plus de 1 400 personnes ont ensuite évalué leur crédibilité et leur sincérité. Les adultes autistes ont été jugés plus trompeurs et moins crédibles alors qu’ils disaient la vérité.

Les chercheurs avaient initialement envisagé plusieurs comportements susceptibles d’expliquer ce phénomène : évitement du regard, mouvements répétitifs, affect plus plat, particularités conversationnelles ou interprétation littérale du langage. Aucun de ces éléments pris isolément n’expliquait correctement l’effet. C’était davantage la présentation globale de la personne qui semblait influencer le jugement.

Le résultat est vertigineux lorsqu’on le transpose à un conflit. Une personne peut être sincère, essayer d’expliquer précisément ce qui s’est passé, dire la vérité, et sa manière de le faire peut néanmoins être interprétée comme moins crédible. Cela ne démontre évidemment pas que toute personne autiste accusée de manipulation est innocente. Les personnes autistes peuvent mentir, manipuler, rationaliser leurs comportements et se tromper exactement comme les autres. Cela démontre quelque chose de différent et de beaucoup plus important : notre impression de sincérité n’est pas une mesure fiable de la sincérité d’autrui.

Cette question rejoint le « double empathy problem » proposé par Damian Milton. Plutôt que de considérer les difficultés sociales de l’autisme comme le simple résultat d’un déficit individuel empêchant l’autiste de comprendre correctement les autres, Milton propose d’examiner l’incompréhension réciproque produite par la rencontre de personnes dont les expériences et les styles communicationnels diffèrent.

Les travaux de Catherine Crompton et de ses collègues ont fourni des résultats compatibles avec cette hypothèse. Le rapport interpersonnel est notamment moins bon dans certaines interactions entre personnes de neurotypes différents que dans des interactions entre personnes partageant le même neurotype. D’autres travaux de cette équipe ont également montré que la transmission d’informations entre personnes autistes peut être remarquablement efficace. L’autiste n’est donc pas nécessairement une personne qui « communique mal ». Il peut communiquer différemment, et la difficulté apparaît parfois précisément dans la rencontre entre deux systèmes de communication.

Reste alors une question insuffisamment étudiée : que se passe-t-il lorsque cette différence communicationnelle n’est plus interprétée comme une différence, mais comme une intention ?

« Si je faisais ça, ce serait pour manipuler : donc il me manipule »

Nous arrivons ici à une hypothèse. Elle doit être présentée comme telle, parce que les recherches précédentes ne démontrent pas directement ce mécanisme. Mais elles rendent la question suffisamment crédible pour qu’elle mérite d’être posée. Nous pouvons l’appeler projection motivationnelle.

Imaginons deux personnes. La première ne consacrerait jamais trois heures à analyser minutieusement un conflit sauf si elle voulait obtenir quelque chose : convaincre, séduire, reprendre le contrôle, gagner la discussion ou modifier le comportement de son interlocuteur. Elle rencontre quelqu’un qui peut consacrer trois heures à la même analyse simplement parce qu’il existe une contradiction qu’il n’arrive pas à résoudre. Elle observe le comportement, mais elle ne connaît pas sa motivation. Elle utilise donc spontanément le modèle dont elle dispose : « Si je déployais autant d’énergie, j’aurais nécessairement un objectif. Quel est le sien ? »

Et une activité orientée vers la compréhension peut progressivement être interprétée comme une activité orientée vers le contrôle. Demander des exemples devient « chercher la faille ». Reprendre précisément une chronologie devient « retourner le cerveau ». Identifier une contradiction devient « jouer sur les mots ». Expliquer longuement son intention devient « construire un discours ». Demander sur quels faits repose une accusation devient « vouloir toujours avoir raison ». Et parfois, même reconnaître une erreur peut être intégré au modèle : « C’est justement comme ça qu’il gagne la confiance des gens. »

Le problème est qu’un même comportement peut effectivement servir plusieurs intentions. Une personne peut analyser pour manipuler. Une autre peut analyser pour comprendre. Et la même personne peut faire l’un à certains moments et l’autre à d’autres. L’erreur consiste à croire que l’observation du comportement suffit à connaître sa fonction.

Il existe pourtant une différence permettant de tester progressivement ces hypothèses : que se passe-t-il lorsque la réalité contredit la personne ? Celui qui veut avoir raison doit protéger sa conclusion. Celui qui veut savoir qui a raison peut, au contraire, éprouver un bénéfice lorsque son erreur est démontrée : il vient d’obtenir l’information qui lui manquait. Le véritable critère n’est donc pas : « cette personne argumente énormément ». C’est notamment : que fait-elle d’une preuve qui lui donne tort ?

Quand toute défense devient une nouvelle preuve d’accusation

Le problème devient beaucoup plus grave lorsqu’une hypothèse psychologique devient impossible à réfuter. Imaginons : « Tu manipules les gens. » La personne demande pourquoi et réclame un exemple. Un exemple est donné. Elle apporte des éléments montrant qu’il est factuellement incorrect. On lui répond : « Voilà, tu recommences. Tu veux toujours avoir raison. » Elle demande alors comment elle aurait dû répondre à une accusation reposant sur un fait incorrect. « Tu intellectualises tout. » Elle essaie d’expliquer pourquoi cette accusation la blesse. « Tu essaies de me culpabiliser. » Elle cesse finalement la conversation. « Voilà. Dès qu’on te confronte, tu fuis. »

Le problème n’est plus de savoir si l’accusation initiale était vraie ou fausse. Le système de raisonnement est devenu infalsifiable. Tout comportement constitue désormais une confirmation de l’hypothèse.

C’est particulièrement dangereux avec des étiquettes comme « manipulateur » ou « pervers narcissique ». Si la personne proteste, sa protestation devient manipulation. Si elle argumente, son argumentation devient manipulation. Si elle présente des éléments matériels, ils deviennent la sophistication de sa manipulation. Si elle s’effondre, cet effondrement peut lui-même être interprété comme une tentative de culpabilisation. À partir de là, aucune information provenant de l’accusé ne peut plus modifier le modèle.

Ce mécanisme n’est évidemment pas propre à l’autisme. N’importe qui peut être enfermé dans une accusation circulaire. Mais certaines particularités autistiques peuvent rendre cette situation particulièrement destructrice.

Les recherches qualitatives sur les shutdowns décrivent des épisodes dans lesquels des personnes autistes se sentent comme « figées », avec des difficultés croissantes à décider, se concentrer, communiquer, parler ou parfois même bouger. Les stress sociaux, émotionnels et sensoriels font partie des contextes fréquemment rapportés. Les travaux récents sur le burnout autistique décrivent également des phénomènes d’épuisement profond, de surcharge et de diminution temporaire de certaines capacités exécutives ou communicationnelles. Ali, Mandy et Happé décrivent en 2026 chez certains adultes une véritable impression de « mise hors tension » du corps et de l’esprit, avec une difficulté accrue à traiter des informations complexes ou produire du langage.

Il serait cependant excessif d'affirmer que l'accusation infalsifiable provoque spécifiquement un shutdown : cette chaîne causale précise n'a pas, à ma connaissance, été démontrée expérimentalement. Mais les connaissances actuelles permettent de formuler une hypothèse importante.

Une personne cherche à résoudre une contradiction sociale. Chaque explication qu’elle produit crée une nouvelle accusation. Elle doit alors traiter cette accusation, expliquer sa réponse précédente, contrôler sa propre émotion et continuer à comprendre l’état mental de son interlocuteur. Mais chaque nouvelle tentative augmente encore la complexité de la situation. La recherche de résolution devient elle-même génératrice de nouveaux problèmes à résoudre.

À un certain niveau de surcharge, les capacités disponibles peuvent diminuer. Et le drame ultime peut alors survenir : la conséquence visible de la surcharge est interprétée comme une preuve supplémentaire de culpabilité. « Regarde comment il réagit maintenant qu’on l’a démasqué. » Alors qu’une autre hypothèse était possible : « Il n’arrive simplement plus à traiter ce qui est en train de se passer. »

Le bar à jeux qui voulait « contrôler le jeu »

J’ai observé dans ma propre ville une histoire qui m’a durablement marqué. Je la raconte ici comme ce qu’elle est : mon témoignage et ma perception d’une situation locale, et non comme une décision de justice sur les intentions des différents protagonistes.

Un couple dont l’un des membres était autiste avait développé un bar à jeux bien avant que cette activité ne devienne plus visible localement. Des centaines de jeux étaient disponibles. Beaucoup de temps était consacré à expliquer leurs règles, conseiller les clients, créer et tester de nouveaux jeux. Des artistes venaient également jouer et étaient rémunérés.

Il existait cependant une limite extrêmement claire : c’était un commerce. Les personnes occupant les lieux sans consommer, demandant du temps et des conseils gratuitement ou allant jusqu’à apporter de l’alcool acheté ailleurs pouvaient être sèchement invitées à partir.

On peut parfaitement trouver la manière de le dire désagréable. On peut décider qu’on préfère un établissement plus accueillant. On peut même considérer que commercialement, cette attitude était une erreur. Mais progressivement, j’ai entendu une histoire beaucoup plus vaste.

Il ne s’agissait plus seulement d’un commerçant parfois désagréable avec certaines personnes. J’ai personnellement entendu des accusations de narcissisme, des allégations concernant son couple et des violences conjugales, ainsi que l’idée selon laquelle ce bar chercherait à obtenir une sorte de « monopole du jeu » local. Ce dernier récit me troublait particulièrement.

D'une part, cette structure avait été pionnière localement. D'autre part, j'avais vu ses responsables encourager d'autres lieux à organiser eux aussi des événements autour du jeu. Lorsque j'ai pu discuter directement avec eux, je n'ai pas entendu un discours sur la nécessité de conserver un monopole. J'ai entendu des personnes disant ne pas comprendre l'hostilité dont elles se sentaient l'objet et envisager finalement de fermer afin de protéger leur famille.

Je ne peux évidemment pas connaître toutes les intentions de toutes les personnes impliquées. C'est précisément le sujet de cet article. Mais l’histoire constitue pour moi un exemple frappant de la distance qui peut progressivement apparaître entre un comportement observable et le récit psychologique construit autour de lui.

Un commerçant veut que les personnes utilisant son établissement consomment. Il devient : « il sélectionne les gens ». Puis éventuellement : « il veut contrôler son environnement ». Puis : « il veut contrôler le milieu ». Et enfin : « il veut le monopole ». Chaque étape ajoute une intention qui n’est plus directement contenue dans le fait initial.

La différence est essentielle. On peut établir qu’un commerçant a expulsé un client. On peut recueillir le témoignage du client disant qu’il s’est senti humilié. On peut constater que le commerçant voulait que les tables soient occupées par des consommateurs. Mais affirmer qu’il cherche le contrôle d’un secteur entier nécessite des éléments supplémentaires. Entre un comportement et une intention, il existe toujours une inférence. Et une inférence n’est pas un fait.

Ne plus demander seulement « que fait-il ? », mais « comment savons-nous pourquoi il le fait ? »

Il serait tentant de terminer cet article par une inversion confortable : les autistes chercheraient la vérité tandis que les neurotypiques chercheraient le contrôle. Ce serait exactement reproduire l’erreur que cet article dénonce. Il n’existe pas une motivation autistique unique ni une motivation neurotypique unique. Une personne autiste peut mentir, harceler quelqu’un sous prétexte de « vouloir comprendre », rationaliser une volonté de contrôle, refuser un non ou utiliser son intelligence pour construire une justification sophistiquée de comportements profondément problématiques. Une personne non autiste peut, inversement, être passionnément attachée à la précision, à la vérité et à la compréhension. La neurodivergence n’est ni un certificat d’innocence ni une preuve de supériorité morale.

Mais l’inverse doit devenir tout aussi évident : un comportement inhabituel n’est pas une preuve d’intention malveillante. Une argumentation très détaillée n’est pas nécessairement une tentative d’emprise, une demande de précision n’est pas nécessairement une stratégie d’épuisement, une correction factuelle n’est pas nécessairement une volonté de domination, une difficulté à abandonner une contradiction non résolue n’est pas nécessairement une incapacité narcissique à avoir tort, et une personne qui paraît étrange lorsqu’elle dit la vérité peut néanmoins être en train de dire la vérité. C’est précisément ce que certaines recherches commencent à nous obliger à regarder.

Le double problème de l’empathie nous invite alors à déplacer une question historique. Pendant des décennies, nous avons demandé : « Pourquoi les personnes autistes comprennent-elles mal les intentions des autres ? » Il faudrait peut-être ajouter systématiquement la question symétrique : « Dans quelles situations comprenons-nous mal les intentions des personnes autistes ? » Et lorsque nous pensons avoir identifié une intention cachée, une dernière question devrait devenir un réflexe : « Qu’est-ce qui pourrait me démontrer que mon interprétation est fausse ? »

Si la réponse est « rien », parce que nier est une preuve, expliquer est une preuve, se défendre est une preuve, se taire est une preuve et s’effondrer est encore une preuve, nous ne sommes probablement plus en train d’essayer de comprendre quelqu’un. Nous avons construit un système dans lequel il ne peut plus être innocent. Et cela aussi est une forme d’aveuglement.