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Flammes jumelles : la vérité sur ce qui doit vraiment se passer avant la réunion

  • phyl eyoka

Le lore des flammes jumelles raconte abondamment la séparation, la fuite du runner, la poursuite du chaser, le switch puis la réunion. Mais il reste beaucoup plus flou sur ce qui doit réellement changer entre ces étapes. Car une reconnexion peut avoir lieu bien avant un retour physique, et un retour ne garantit absolument pas qu’une relation soit devenue possible. Entre les deux existe peut-être la partie la plus importante du parcours : celle où chacun apprend à préserver le lien sans s’y perdre, à préserver sa liberté sans le détruire, et à accepter qu’une relation puisse changer de forme sans perdre pour autant tout ce qu’elle a représenté.

Le récit des flammes jumelles possède une structure désormais bien connue. Deux personnes se rencontrent, vivent une connexion particulièrement intense, puis quelque chose devient progressivement impossible à maintenir. L’une cherche à préserver le lien tandis que l’autre tente de retrouver de l’air. Le chaser poursuit, explique, répare, attend ; le runner prend de la distance. Plus le premier tente de sécuriser la relation, plus le second peut ressentir le besoin de s’en éloigner.

Puis vient le switch.

Dans sa version la plus superficielle, celui-ci est parfois présenté comme une simple inversion : le chaser cesse de courir, le runner ressent son absence et finit par devenir celui qui poursuit. Cette interprétation pose pourtant un problème évident. Si le chaser cesse de poursuivre uniquement dans l’espoir de provoquer le retour du runner, rien n’a véritablement changé. L’objectif reste le même ; seule la stratégie est devenue plus sophistiquée.

Le véritable switch pourrait être beaucoup plus profond. Il commencerait lorsque le chaser accepte que le lien puisse continuer d’exister sans que toute sa vie soit organisée autour de la forme qu’il aimerait lui donner. Il peut encore aimer le runner, espérer éventuellement quelque chose avec lui, reconnaître l’importance extraordinaire de cette histoire, tout en cessant d’attendre que l’autre lui rende sa vie.

C’est précisément ici que le récit devient plus intéressant. Car le switch ne serait pas la fin du parcours de séparation. Il pourrait n’être que le début d’un travail beaucoup plus exigeant.

La reconnexion n’attend pas forcément le retour

Il faut d’abord distinguer plusieurs choses que le vocabulaire des flammes jumelles a tendance à faire glisser les unes dans les autres : la reconnexion, le retour et la reconstruction éventuelle d’une relation.

Dans le lore FJ, une reconnexion peut parfaitement être pensée avant tout retour physique. C’est notamment ce que certaines interprétations décrivent à travers la fameuse « 5D » : les deux personnes peuvent rester matériellement séparées, poursuivre des vies différentes et néanmoins cesser progressivement de vivre leur lien uniquement sur le mode de la poursuite et de la fuite.

Il n’est même pas nécessaire, dans cette logique, qu’elles recommencent immédiatement à se parler comme un couple potentiel. La reconnexion peut simplement signifier que le lien cesse d’être combattu de la même manière. Il peut être reconnu, symbolisé, accepté, parfois maintenu sous une forme extrêmement minimale, tandis que chacun poursuit son propre travail. Cela peut aller jusqu’à conserver une photo de couple sur une messagerie intime ou continuer à faire vivre certains symboles communs sans pour autant reconstruire une relation. Pris isolément, aucun de ces signes ne prouve évidemment quoi que ce soit sur les intentions de l’autre ; ils illustrent simplement la possibilité d’un lien reconnu sans retour immédiat.

C’est une distinction fondamentale, car elle permet de sortir d’une vision dans laquelle tout serait suspendu au jour où le runner reviendrait frapper à la porte. La reconnexion peut précéder le retour et, surtout, elle ne signifie pas que les deux personnes sont déjà prêtes à vivre ensemble. Elle peut au contraire ouvrir un espace intermédiaire : le lien existe, mais personne n’est encore obligé de décider immédiatement ce qu’il doit devenir.

Après le switch commence peut-être le véritable travail du chaser

Le chaser a généralement passé une partie de la séparation à apprendre à exister sans la présence permanente de l’autre. Il reconstruit son quotidien, reprend ses projets, réinvestit ses amitiés, retrouve parfois une ambition professionnelle ou artistique qu’il avait négligée. Il découvre progressivement qu’il peut être heureux sans que son runner soit disponible.

C’est indispensable, mais cela ne démontre pas encore nécessairement que le problème est résolu.

Car la difficulté du chaser ne se manifestait pas principalement lorsqu’il était seul. Elle apparaissait lorsqu’il était attaché.

On peut donc imaginer une étape supplémentaire qui n’est pas véritablement formalisée comme telle dans le lore classique des flammes jumelles : le chaser pourrait avoir besoin de rencontrer à nouveau l’attachement pour découvrir si sa transformation tient réellement lorsqu’elle est mise à l’épreuve.

Il ne s’agirait évidemment pas de trouver quelqu’un pour oublier le runner, encore moins de provoquer sa jalousie. Une relation construite autour de la réaction supposée de la flamme jumelle resterait une manière de continuer à organiser sa vie autour d’elle.

Il s’agirait au contraire de redevenir sincèrement disponible à ce qui pourrait arriver.

Aimer quelqu’un d’autre sans devoir cesser d’aimer ce qui a existé

Une nouvelle personne peut alors apparaître. Elle plaît au chaser et le chaser lui plaît. Une réciprocité existe réellement. Un flirt devient possible, peut-être un baiser, une sexualité, puis éventuellement un véritable attachement.

C’est ici que quelque chose peut enfin être vérifié. Le chaser est-il capable de ressentir le manque sans transformer celui-ci en urgence ? Peut-il laisser quelqu’un devenir important sans organiser progressivement son équilibre autour de cette personne ? Peut-il être amoureux sans commencer à sacrifier ses projets, ses besoins ou ses limites pour protéger la relation ?

Et surtout, peut-il accepter qu’un nouvel attachement ne remplace pas nécessairement l’ancien ?

Il faut d’ailleurs éviter d’en faire une permission réservée au chaser. Le runner peut lui aussi vivre d’autres expériences affectives, sexuelles ou amoureuses, parfois même construire un autre couple, tout en continuant à reconnaître intérieurement le lien FJ. Là où le chaser peut longtemps vivre ces deux réalités comme incompatibles, le runner les dissocie souvent beaucoup plus facilement. Ces rencontres extérieures peuvent donc faire partie du parcours des deux : elles ne disent pas nécessairement ce que vaut leur lien, mais leur permettent d’expérimenter d’autres façons d’aimer, de désirer et de se relier.

C’est probablement l’un des points les plus délicats. Nous parlons souvent de « passer à autre chose » comme si les relations occupaient une place interchangeable. Une personne partirait, une autre arriverait et remplirait progressivement l’espace devenu vacant.

Mais les liens humains ne fonctionnent pas ainsi.

Chaque relation possède sa propre histoire, son langage, ses souvenirs et sa forme particulière d’intimité. Rencontrer quelqu’un d’autre ne ressuscite pas ce qui a disparu. Quelque chose est véritablement perdu lorsqu’une relation change de forme, même lorsqu’une nouvelle relation extraordinaire apparaît ensuite.

La transformation consiste peut-être justement à accepter cette perte sans devoir transformer tout le passé en déchet.

Changer la forme du lien n’est pas nier la perte

C’est probablement l’une des difficultés fondamentales du chaser. Lorsqu’une forme de relation lui convient profondément, sa disparition ne représente pas seulement un changement de statut. Elle signifie perdre quelque chose qu’aucune autre personne ne pourra reproduire exactement.

Cette peur peut pousser à rester beaucoup trop longtemps dans une relation devenue dysfonctionnelle. On tente alors de résoudre chaque problème, parfois jusqu’à l’obsession, parce que résoudre le problème semble être le seul moyen d’éviter la disparition du lien. Puis, lorsque la tension devient insupportable, le mouvement inverse peut apparaître : couper fortement, conclure que rien n’est possible et essayer de passer à autre chose.

Ces deux comportements semblent opposés. Pourtant, ils peuvent provenir de la même difficulté à accepter qu’une relation puisse survivre autrement.

Il existe une troisième possibilité : transmuter le lien.

Cela ne signifie pas prétendre que la relation amoureuse continue alors qu’elle n’existe plus. Cela signifie reconnaître que ce qui a été vécu peut trouver une autre place. Une ancienne relation peut devenir une amitié. Une proximité quotidienne peut devenir une présence occasionnelle. Un lien impossible à vivre concrètement peut devenir une œuvre, une chanson, un roman, une photographie ou une partie assumée de son histoire personnelle. Il peut parfois ne subsister que sous forme de souvenirs auxquels on cesse enfin de demander de redevenir un futur.

Le déplacement est considérable. Au lieu de laisser l’existence du lien dépendre exclusivement de ce que l’autre accepte d’en faire, chacun reprend la responsabilité de la place que cette histoire occupe dans sa propre vie.

La forme ancienne est réellement perdue. Mais tout n’a pas besoin de mourir avec elle.

La clarté change profondément la manière de vivre un lien

Cette transformation permet également de comprendre pourquoi toutes les relations n’activent pas nécessairement les mêmes difficultés.

Deux personnes peuvent se plaire physiquement, s’apprécier profondément et reconnaître qu’elles auraient probablement pu former un couple dans d’autres circonstances. Pourtant, leurs projets de vie peuvent être incompatibles : enfants, géographie, désir de voyage, ambitions professionnelles, organisation quotidienne ou simplement visions différentes de l’avenir.

Lorsque cette réalité est clairement formulée et acceptée par les deux, l’attirance n’oblige pas à fabriquer une relation. On peut reconnaître qu’une personne nous plaît sans transformer cette attraction en promesse. On peut même éprouver des sentiments et accepter qu’ils ne constituent pas à eux seuls un projet de couple.

L’ambiguïté produit quelque chose de très différent. Lorsque les paroles, les actes et les signes ne racontent pas la même histoire, il existe un espace immense dans lequel construire des hypothèses. Le problème n’est alors plus seulement d’aimer quelqu’un : il devient impossible de savoir quelle forme donner à ce que l’on vit.

Une partie de l’évolution du chaser pourrait donc consister à ne plus remplir seul cet espace. Si une relation doit exister, sa forme doit pouvoir être pensée, discutée et choisie par les personnes concernées.

L’amour peut rester complexe. Il n’a pas besoin de rester indéterminé.

Le runner travaille depuis l’autre extrémité

À première vue, le runner semble avoir exactement le problème inverse. Le chaser doit apprendre à ne pas rester à tout prix ; le runner devrait donc simplement apprendre à rester.

Ce serait encore trop simple.

Le runner possède souvent une capacité que le chaser maîtrise beaucoup moins facilement lorsqu’il est profondément attaché : il sait récupérer de l’espace. Il peut retourner vers ses activités, son travail, ses amis, sa famille, ses habitudes ou son environnement social lorsque la relation devient trop intense.

Cette aptitude peut ressembler à de l’indépendance. Elle ne signifie pourtant pas nécessairement que la personne se priorise réellement.

Car il existe une autre manière de se perdre.

On peut se perdre dans une relation amoureuse. On peut également se perdre dans ses appartenances.

Le réseau d’appartenance peut remplacer le couple comme lieu d’abandon de soi

Famille, amis, milieu professionnel, communauté, quartier, scène culturelle : nous vivons tous à l’intérieur de plusieurs réseaux d’appartenance. Ils nous apportent une identité, des habitudes, une sécurité et une place dans le monde.

Mais ils exercent également une pression.

Certaines personnes peuvent quitter relativement facilement un groupe, un emploi, une ville ou un environnement qui ne leur correspond plus. Le prix de cette liberté peut être élevé, car partir signifie malgré tout perdre une forme de lien. Elles souffrent de la rupture, mais leurs désirs personnels finissent généralement par passer avant la conservation du système.

D’autres fonctionnent presque à l’inverse. Leur appartenance est suffisamment importante pour qu’elles commencent parfois à ajuster leurs désirs à ce que leur environnement peut accepter. Leur question n’est plus seulement de savoir ce qu’elles veulent, mais ce que leur choix risque de faire à leur place dans le groupe.

Et c’est ici que la symétrie entre runner et chaser devient particulièrement intéressante.

Le chaser peut être extrêmement indépendant face au monde et pourtant faire passer son couple avant ses propres désirs lorsqu’il tombe amoureux. Le runner peut protéger farouchement son autonomie dans le couple tout en laissant paradoxalement son réseau, ses habitudes ou ses appartenances peser très lourd sur les choix qu’il s’autorise.

Dans les deux cas, le problème profond est identique : quelque chose d’extérieur finit par passer avant soi.

Ce n’est simplement pas la même chose.

Le chaser apprend à ne plus confondre lien et fusion, le runner liberté et rupture

Cette formulation permet peut-être de résumer le miroir sans le caricaturer.

Le chaser peut croire que préserver un lien exige de rester, réparer, comprendre et supporter jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée. Lorsqu’il n’en peut plus, il risque alors de passer brutalement de la conservation à la coupure. Son apprentissage consiste à découvrir qu’il existe quelque chose entre les deux : on peut protéger son intégrité sans effacer l’autre.

Le runner peut croire au contraire que préserver son intégrité exige de prendre de la distance dès que la proximité devient trop coûteuse. Mais s’éloigner n’oblige pas davantage à nier le lien, à réécrire l’histoire ou à considérer toute proximité comme une menace contre sa liberté.

Les deux apprennent donc finalement la même compétence par des chemins différents : rester reliés sans être absorbés et se différencier sans tout casser.

Le chaser apprend à ne plus confondre lien et fusion. Le runner apprend à ne plus confondre liberté et rupture.

Et tous deux doivent progressivement comprendre qu’il existe une différence immense entre se choisir et faire disparaître tout ce qui entre en conflit avec soi.

Les appartenances deviennent alors un véritable terrain d’intégration

Le travail ne concerne donc pas seulement la relation entre runner et chaser.

Le chaser peut devoir apprendre à rester dans certaines appartenances sans se sentir obligé d’y sacrifier sa liberté, mais aussi à les quitter sans considérer que tout ce qui y a été vécu doit être détruit. Il peut découvrir qu’une amitié change, qu’un groupe ne lui convient plus ou qu’une relation professionnelle doit s’arrêter, et pourtant conserver une forme de continuité intérieure avec ce qu’il y a vécu.

Le runner peut effectuer le mouvement complémentaire : conserver son réseau sans lui abandonner ses choix. Rester ami avec certaines personnes sans vivre selon leurs attentes. Continuer à appartenir à une famille sans accepter toutes ses normes. Conserver une place dans un milieu sans devoir devenir exactement celui ou celle que ce milieu attend.

Il ne s’agit donc pas d’apprendre à quitter pour l’un et à rester pour l’autre. Tous deux doivent savoir faire les deux. La différence tient davantage aux endroits où chacun a historiquement tendance à s’oublier.

Rester lorsque rester ne demande pas de se trahir. Partir lorsque partir devient nécessaire, sans avoir besoin de détruire intérieurement ce que l’on quitte.

C’est peut-être cela, finalement, que signifie réellement se prioriser.

Après le switch, chacun doit apprendre la coexistence

Voilà peut-être ce que le récit classique des flammes jumelles décrit insuffisamment.

Il imagine facilement un avant et un après. Avant, la poursuite et la fuite ; après, la réunion. Mais il pourrait exister tout un territoire entre les deux, dans lequel les personnes ne sont plus réellement enfermées dans l’ancienne dynamique sans être encore capables de reconstruire une relation ensemble.

Elles apprennent simplement quelque chose de nouveau.

Le chaser découvre qu’il peut préserver le lien sans abandonner sa vie. Il peut rencontrer quelqu’un, s’attacher de nouveau, reconnaître ce qu’il ressent sans demander à cette personne de devenir son centre. Il peut aussi conserver l’importance de son ancienne relation sans faire de celle-ci une salle d’attente dans laquelle aucune nouvelle histoire ne pourrait entrer.

Le runner découvre parallèlement qu’il peut préserver sa vie sans devoir supprimer le lien. Et les autres relations peuvent également participer à ce travail : désir, sexualité, attachement ou nouveau couple ne constituent pas automatiquement une négation de la flamme jumelle. Ils peuvent au contraire lui permettre d’éprouver sa liberté, ses choix et sa manière d’entrer en relation sans que chaque expérience soit immédiatement interprétée comme un verdict sur le lien initial.

Tous deux apprennent finalement à faire coexister ce qu’ils considéraient auparavant comme incompatible.

Préserver le lien n’est pas s’abandonner.

Choisir sa liberté n’est pas détruire le lien.

Et à partir de là, quelque chose devient enfin possible.

Pas encore nécessairement la réunion.

Sa possibilité.

La reconnexion peut accompagner tout ce processus

Cette période intermédiaire permet également de comprendre pourquoi une reconnexion n’a aucune raison d’attendre la fin du travail.

Les deux personnes peuvent recommencer à reconnaître le lien avant d’être capables de vivre de nouveau une relation. Elles peuvent même avoir intérêt à ne pas essayer trop vite.

Une reconnexion à distance, symbolique ou décrite dans le vocabulaire FJ comme « 5D » peut offrir un espace particulier : le lien n’a plus besoin d’être ni poursuivi ni nié. Il existe suffisamment pour ne plus être combattu, mais pas encore sous une forme qui oblige les deux personnes à reconstruire immédiatement leur ancien fonctionnement.

Pendant ce temps, chacun continue à vivre. Le chaser peut expérimenter de nouvelles formes d’attachement ; le runner, de nouvelles manières de vivre ses désirs, sa sexualité, ses relations et ses appartenances. Aucun des deux n’a besoin de transformer cette période en fidélité suspendue à une relation qui, dans la réalité présente, n’est plus vécue comme un couple. Les expériences extérieures ne sont pas forcément hors du parcours : elles peuvent faire partie du matériau même à travers lequel chacun apprend à se connaître autrement.

La reconnexion ne signifie donc pas nécessairement que le parcours est terminé.

Elle peut être l’espace dans lequel il continue.

Puis le retour physique remet tout cela dans la réalité

Si un retour a lieu, quelque chose de nouveau commence.

Ce n’est pas forcément la reconnexion : celle-ci peut avoir commencé bien avant. Ce n’est pas davantage la preuve que le parcours est terminé. Le retour physique constitue plutôt le moment où ce qui a été appris à distance rencontre de nouveau la proximité.

Et cette différence est immense, car le retour remet tout cela dans la réalité.

Le chaser découvre alors s’il peut retrouver cette personne sans remettre immédiatement ses propres besoins au second plan. Le runner découvre s’il peut retrouver l’intimité sans ressentir à nouveau que sa liberté exige la distance. Tous deux doivent surtout découvrir s’ils savent désormais faire ensemble ce qu’ils ont appris séparément : négocier la forme du lien plutôt que la subir.

C’est seulement ici que ce qui ressemblait à une transformation individuelle devient une transformation relationnelle.

La réunion n’est peut-être pas un événement

Nous aimons les moments précis. Le message inattendu, les retrouvailles, la conversation qui change tout, le premier baiser après des mois de séparation. Ces événements sont faciles à raconter et possèdent une puissance émotionnelle évidente.

Mais aucun ne constitue nécessairement une réunion.

Deux personnes peuvent se retrouver physiquement et reconstruire en quelques semaines exactement la dynamique qu’elles avaient quittée. Le chaser recommence à se sacrifier pour maintenir la proximité ; le runner recommence à prendre de la distance pour respirer. La séparation a changé leur quotidien sans transformer leur manière d’être ensemble.

Une véritable réunion serait beaucoup moins spectaculaire. Elle apparaîtrait progressivement lorsqu’ils constatent que les anciens rôles ne sont plus nécessaires.

Le chaser peut poser une limite sans penser qu’elle met automatiquement la relation en danger. Le runner peut demander de l’espace sans faire disparaître la relation. L’un peut entendre un refus sans chercher immédiatement à réparer la situation ; l’autre peut entendre un désir sans y voir automatiquement une tentative d’emprisonnement. Les désaccords redeviennent des informations plutôt que des menaces contre l’existence même du lien.

Le lien cesse alors d’être quelque chose que l’un doit sauver et dont l’autre doit se sauver.

Il devient quelque chose que deux personnes peuvent choisir.

La relation précédente doit peut-être mourir pour que la réunion soit possible

Cela implique une dernière perte, peut-être la plus difficile.

Les deux personnes doivent renoncer à récupérer exactement ce qu’elles avaient.

L’ancienne relation appartenait aux personnes qu’elles étaient lorsqu’elles l’ont construite. Elle contenait leurs habitudes, leurs compromis, leurs projections, leurs blessures et les mécanismes mêmes qui ont contribué à la rendre impossible.

La réunion ne peut donc probablement pas être une restauration.

Elle doit être une création.

Accepter cela ne signifie pas nier la valeur de ce qui a existé. C’est même exactement l’inverse. Une histoire peut être suffisamment importante pour qu’on refuse de la réduire à son échec final. Elle peut devenir une partie de ce que chacun emporte avec lui, y compris si aucune nouvelle relation amoureuse n’est finalement construite.

Le lien ancien n’est pas remplacé. Il est transformé.

Et si les deux personnes décident un jour de redevenir un couple, ce couple devrait probablement être considéré comme un nouveau lien construit à partir de leur histoire, et non comme la reprise de celui qui s’était interrompu.

Ce que cette lecture ajoute au lore des flammes jumelles

Il faut maintenant être précis : tout ce que nous venons de décrire n’appartient pas tel quel au parcours classique des flammes jumelles. Le lore contient déjà la séparation, le runner et le chaser, le surrender, le switch, les relations intermédiaires, la reconnexion et la réunion. En revanche, il formalise beaucoup moins cette longue phase d’intégration pendant laquelle chacun devrait rencontrer à nouveau les situations qui avaient autrefois déclenché ses mécanismes et découvrir s’il sait désormais les traverser autrement.

L’hypothèse développée ici consiste donc à pousser la logique du modèle plus loin. Le switch ne serait pas l’achèvement du travail, mais le moment où celui-ci change de nature. Le chaser ne doit plus seulement apprendre à vivre sans le runner : il doit découvrir s’il sait aimer sans se perdre. Le runner ne doit plus seulement retrouver son autonomie par la distance : il doit découvrir s’il sait préserver sa liberté sans avoir besoin de détruire le lien. Et tous deux doivent apprendre à transformer leurs appartenances plutôt qu’à choisir éternellement entre s’y soumettre et les quitter.

Seulement, il existe un petit problème.

Tout ce que nous venons de décrire ressemble furieusement à quelque chose que la psychologie étudie depuis longtemps.

Derrière le chaser apparaît facilement la silhouette de l’attachement anxieux : recherche de proximité, difficulté à tolérer l’incertitude, tendance à surinvestir le lien lorsqu’il semble menacé. Derrière le runner apparaît celle des stratégies évitantes : récupération de l’autonomie par la distance, inconfort devant certaines formes de dépendance et désactivation du système d’attachement lorsque la proximité devient trop intense.

La correspondance n’est évidemment pas parfaite. Et surtout, il serait beaucoup trop simple d’écrire « chaser = anxieux » et « runner = évitant », comme si l’humanité était distribuée à la naissance entre deux personnages Pokémon.

Les styles d’attachement ne sont pas des cases parfaitement étanches. Ils existent selon des degrés, peuvent s’exprimer différemment suivant les relations et l’intensité de l’activation, et les profils désorganisés rendent cette mobilité encore plus visible : une même personne peut chercher frénétiquement la proximité dans certaines circonstances et devenir celle qui prend de la distance dans d’autres. Les positions peuvent se déplacer. Parfois, elles peuvent même s’inverser.

Ce détail devient particulièrement intéressant lorsqu’on revient au switch.

Et si une partie des récits de flammes jumelles décrivait, sous une forme spirituelle et romantisée, des dynamiques d’attachement particulièrement polarisées ? Des relations dans lesquelles deux personnes se retrouvent suffisamment proches des extrêmes chaser et runner pour produire cette impression spectaculaire de poursuite et de fuite, puis suffisamment transformées par l’expérience pour commencer à changer de position ?

Ce serait une hypothèse fascinante.

Mais pour savoir jusqu’où elle tient, il faut faire quelque chose que nous avons volontairement évité pendant tout cet article : sortir du lore des flammes jumelles.

Retirer la 5D. Retirer les énergies. Retirer l’idée d’un lien prédestiné. Garder exactement les comportements, les mouvements de poursuite et de fuite, le switch, les réseaux d’appartenance, les relations intermédiaires et cette étrange symétrie entre deux personnes qui semblent devoir apprendre la même chose depuis deux extrémités opposées.

Puis regarder ce qu’il reste lorsque l’on pose tout cela sur la table de la psychologie de l’attachement.

C’est exactement ce que nous allons faire dans le prochain article.