Explorer le monde autrement
Des articles pour comprendre les mécanismes humains, nourrir la création, questionner nos modèles et imaginer de nouvelles façons d'habiter le monde.
classement par thèmes :
Psychologie - Relations - Attachement - Emprise - Neuroatypie - Spiritualité - Art & culture - IA & technologie - Société - Pensée & philosophie
À force de comprendre les relations, j’ai peut-être transformé un idéal en prérequis
- phyl Eyoka
À force d’écrire sur l’attachement, la régulation émotionnelle, les relations anxieuses et évitantes, j’ai fini par considérer certaines choses comme des évidences : apprendre à être bien seul, travailler ses blessures, sortir de ses anciens liens, comprendre ses mécanismes avant d’en construire de nouveaux. Tout cela me paraît toujours souhaitable. Mais une question assez simple est venue mettre un peu de désordre dans cette belle construction : est-ce vraiment ainsi que les êtres humains apprennent à aimer ? Ou ai-je fini, à force de comprendre comment une relation pourrait idéalement fonctionner, par oublier d’observer comment les relations fonctionnent réellement ?
Je ne suis plus avec cette personne ne signifie pas que mon système d’attachement ne contient plus cette personne
Nous avons une manière étonnamment administrative de penser les relations. Nous sommes ensemble, puis nous ne le sommes plus. Il y a une date de début, éventuellement une date de rupture, puis cette étrange expression : « passer à autre chose ».
Socialement, cela fonctionne très bien. Psychiquement, beaucoup moins. On peut ne plus vivre avec quelqu’un, ne plus coucher avec lui, ne plus lui parler, ne même plus souhaiter reconstruire un couple avec lui, et pourtant continuer à porter cette personne dans son système d’attachement. Elle peut encore provoquer du manque, de la colère, de la peur, de l’apaisement, une envie de fuite ou simplement occuper une place particulière que le temps n’a pas encore transformée.
Cela paraît évident lorsque l’attachement est anxieux. Celui qui souffre, attend, vérifie, espère ou rumine nous semble manifestement encore attaché. C’est beaucoup moins évident lorsque la stratégie dominante consiste précisément à désactiver cet attachement. La littérature sur l’attachement adulte décrit depuis longtemps ces stratégies de désactivation : réduire l’accès aux émotions liées au lien, accentuer son besoin d’autonomie, détourner son attention, supprimer certaines pensées ou tenir psychiquement l’autre à distance. L’absence visible de manque n’est donc pas toujours synonyme d’absence d’attachement.
Et cela complique sérieusement notre belle chronologie : rupture, deuil, guérison, nouvelle rencontre. Dans la vraie vie, les choses se chevauchent.
Nous commençons probablement beaucoup de relations avant d’avoir terminé les précédentes
Cette idée peut être inconfortable parce qu’elle semble immédiatement justifier les relations « pansements », les rebonds ou les personnes qui passent d’un partenaire à l’autre pour ne jamais rencontrer leur propre solitude. Ce n’est pas ce que je veux défendre.
Il existe évidemment des situations dans lesquelles une nouvelle relation sert presque exclusivement à anesthésier la précédente. On peut chercher chez quelqu’un d’autre de la validation, de la sécurité, du désir ou simplement suffisamment de bruit pour ne plus entendre le manque. Cela peut faire énormément de dégâts, notamment lorsque le nouveau partenaire croit construire quelque chose avec quelqu’un qui est encore entièrement organisé autour d’un autre lien.
Mais entre « mon ancienne relation n’exerce plus aucune influence sur moi » et « je suis incapable de rencontrer réellement quelqu’un parce que je vis encore entièrement dans mon ancienne relation », il existe un territoire immense. Et c’est probablement là que vivent la plupart des humains.
Nous transportons nos morts, nos amis perdus, nos amours terminées, nos abandons, nos humiliations, nos souvenirs heureux et les personnes que nous ne reverrons probablement jamais. Certaines disparaissent presque complètement de notre paysage intérieur. D’autres changent simplement de place. Pourquoi faudrait-il nécessairement que quelqu’un disparaisse psychiquement pour qu’une nouvelle personne puisse entrer ?
Peut-être avons-nous surtout besoin que l’ancien lien cesse de gouverner le nouveau. Cette distinction me paraît beaucoup plus intéressante que l’idée simpliste d’avoir ou non « tourné la page ».
Le doute est venu de la vraie vie
C’est à cet endroit que mon propre raisonnement a commencé à me poser problème. J’ai beaucoup défendu l’idée qu’il fallait apprendre à se réguler, comprendre ses blessures, ne pas demander à l’autre de porter notre sécurité émotionnelle à notre place et construire une existence suffisamment pleine pour que la relation ne devienne pas une condition de survie. Je continue à penser que tout cela constitue une excellente direction.
Mais il suffit parfois de quitter les modèles quelques minutes et de regarder autour de soi pour qu’une question beaucoup plus embarrassante apparaisse : combien de personnes font réellement tout ce travail avant d’entrer en relation ?
Probablement assez peu.
La plupart des gens ne connaissent pas précisément leur style d’attachement. Beaucoup n’ont jamais entendu parler de stratégies d’activation ou de désactivation. Ils ne savent pas nécessairement ce qu’est une expérience émotionnelle correctrice, ne parlent pas de corégulation pendant le petit-déjeuner et n’ont jamais ouvert un livre de John Bowlby.
Ils tombent pourtant amoureux.
Ils construisent des couples, se plantent, recommencent, apprennent certaines choses, en ratent d’autres. Certains reproduisent effectivement les mêmes catastrophes pendant des décennies. D’autres, sans savoir exactement ce qu’ils sont en train de faire, deviennent progressivement de meilleurs partenaires. Et certains finissent par construire des relations relativement sécurisantes avec un bagage théorique proche de zéro.
C’est là que quelque chose a commencé à me gêner dans ma propre manière de penser. À force d’observer les relations à travers les théories de l’attachement, j’avais peut-être effectué un glissement beaucoup plus discret que je ne l’imaginais.
J’ai peut-être transformé un idéal en prérequis.
Il est préférable de savoir se réguler avant d’entrer dans une relation, mais cela ne signifie pas qu’il faille être parfaitement régulé pour pouvoir en construire une. Il est préférable de comprendre ses mécanismes d’attachement, mais cela ne signifie pas qu’il faille avoir lu Bowlby pour être capable d’aimer. Il est préférable d’avoir suffisamment travaillé ses blessures pour ne pas les jeter quotidiennement au visage de son partenaire, mais cela ne signifie pas qu’une relation ne puisse pas devenir elle-même l’un des endroits où certaines de ces blessures vont enfin pouvoir évoluer.
Et surtout, une question toute bête finit par apparaître : si tous ces prérequis étaient réellement indispensables, comment diable l’humanité a-t-elle réussi à construire des relations relativement heureuses avant l’apparition des podcasts sur l’attachement ?
Des gens qui ne connaissent pas le mot « corégulation » se corégulent tous les jours
Deux personnes peuvent n’avoir jamais entendu parler des styles d’attachement et découvrir progressivement leur propre mode d’emploi. L’une constate que lorsque l’autre disparaît brutalement pendant un conflit, quelque chose s’effondre en elle. L’autre découvre qu’une demande immédiate de réassurance lui donne l’impression de perdre son espace. Elles se disputent, recommencent, comprennent quelque chose et bricolent une solution : quand l’une a besoin de s’isoler, elle le dit ; en échange, elle donne à l’autre un repère sur le moment où elle pense revenir.
Deux personnes viennent ainsi de construire un mécanisme de corégulation sans avoir nécessairement la moindre idée de ce qu’est la corégulation.
La personne anxieuse apprend progressivement que distance ne signifie pas nécessairement abandon. La personne évitante découvre que rester reliée ne signifie pas nécessairement perdre sa liberté. Chacune fait avec l’autre une expérience que la théorie aurait pu lui expliquer, mais que la relation lui fait éprouver. C’est une différence considérable.
John Bowlby a construit la théorie de l’attachement à partir de l’observation des relations humaines. Mary Ainsworth l’a prolongée par une observation extrêmement fine des comportements d’attachement. Plus tard, les recherches sur l’attachement adulte ont montré que nos orientations ne constituent pas simplement des étiquettes immuables collées sur notre personnalité : les expériences relationnelles comptent, les représentations peuvent différer selon les personnes et une sécurité plus grande peut se construire.
Autrement dit, la théorie elle-même ne nous demande pas nécessairement d’être réparés avant d’entrer en relation. C’est peut-être nous qui avons fini par lui demander cela.
Une relation sécure n’est peut-être pas une relation entre deux personnes parfaitement sécures
Voilà probablement l’idée qui me fait le plus revoir certaines de mes formulations précédentes. Lorsque nous parlons de « relation sécure », nous imaginons facilement deux individus déjà régulés qui se rencontrent. Chacun sait poser ses limites, communiquer ses besoins, supporter la frustration, tolérer l’autonomie de l’autre et ne pas confondre un silence de trois heures avec l’effondrement imminent de son existence.
Ce serait formidable. Mais ce n’est probablement pas la seule manière de produire de la sécurité.
Une relation sécure pourrait aussi être une relation entre deux personnes imparfaitement sécures qui deviennent progressivement capables de produire ensemble suffisamment de sécurité. La nuance est immense.
Cela ne transforme pas une relation destructrice en magnifique parcours initiatique. Certaines dynamiques sont tellement violentes, répétitives ou asymétriques qu’elles abîment davantage qu’elles ne construisent. Aimer quelqu’un ne soigne pas magiquement ses traumatismes et personne ne devrait devenir le thérapeute permanent de son partenaire.
Mais entre cette situation et deux adultes parfaitement guéris se présentant l’un à l’autre avec leur certificat d’aptitude relationnelle, il existe encore une fois tout le territoire humain. On peut apprendre à être seul avant la relation, apprendre à réguler certaines émotions avant la relation et comprendre intellectuellement ses mécanismes pendant des années. Puis quelqu’un arrive, touche exactement l’endroit que personne n’avait touché depuis quinze ans, et les travaux pratiques commencent.
Certaines choses se travaillent seul, certaines se travaillent mieux accompagné, et certaines ne peuvent tout simplement apparaître que lorsqu’un autre être humain devient suffisamment important pour les réveiller.
Le piège commence peut-être lorsque la carte devient plus importante que le territoire
Ce questionnement dépasse alors largement les relations amoureuses. Plus nous apprenons un modèle, plus nous devenons capables de reconnaître ce qu’il décrit. C’est précisément ce qui rend la connaissance si précieuse. Là où quelqu’un voit une dispute incompréhensible, nous pouvons reconnaître une boucle d’activation et de désactivation. Là où quelqu’un voit une personne « froide », nous pouvons envisager une stratégie de protection. Là où quelqu’un voit quelqu’un de « collant », nous pouvons reconnaître une tentative désespérée de restaurer de la sécurité.
La carte devient plus précise. Et puis un risque apparaît : à force de regarder le territoire grâce à la carte, nous pouvons finir par regarder le territoire à travers elle.
Nous observons alors deux personnes imparfaites et nous ne voyons plus ce qu’elles sont en train d’inventer ; nous voyons ce qu’elles devraient avoir déjà appris. Nous découvrons les red flags et finissons par transformer chaque maladresse en signal d’alarme. Nous apprenons la communication non violente et commençons à considérer comme dysfonctionnelle toute conversation qui n’en respecte pas les principes. Nous découvrons les biais cognitifs et devenons remarquablement compétents pour repérer ceux des autres. Puis nous découvrons l’attachement et pouvons finir par considérer qu’une personne devrait avoir réglé ses problèmes d’attachement avant de construire une relation.
Quelque chose s’est alors inversé. Au départ, nous avions la réalité, puis l’observation, puis le modèle. Progressivement, nous pouvons finir par avoir le modèle, puis l’observation, puis le jugement de la réalité. La connaissance qui devait augmenter notre capacité à regarder peut alors commencer, paradoxalement, à la réduire.
Comprendre un mécanisme ne donne pas le droit d’exiger que les humains fonctionnent comme son schéma
C’est probablement ici que se trouve pour moi la remise en question la plus importante. Je ne pense pas avoir eu tort de défendre la régulation émotionnelle, l’autonomie ou la compréhension de ses mécanismes d’attachement. Au contraire. Connaître ces concepts permet parfois de gagner des années, d’éviter des dégâts considérables et surtout de comprendre ce qui, sans eux, ressemble à une succession absurde de comportements contradictoires.
Mais comprendre mieux ne signifie pas nécessairement devenir plus exigeant envers l’imperfection humaine. Cela devrait peut-être produire l’inverse.
Une théorie suffisamment bien comprise devrait nous permettre de regarder deux personnes dysfonctionnelles et de nous demander non seulement pourquoi elles échouent, mais aussi pourquoi, parfois, elles réussissent. Comment un homme anxieux qui n’a jamais entendu parler d’attachement apprend-il progressivement à ne plus paniquer lorsque sa compagne sort avec ses amis ? Comment une femme évitante qui n’a jamais entendu parler de désactivation apprend-elle qu’elle peut demander deux heures seule sans devoir disparaître pendant trois jours ? Comment deux personnes transportant chacune des histoires précédentes encore vivantes arrivent-elles malgré tout à construire quelque chose qui n’est pas seulement la répétition de ces histoires ?
Peut-être justement parce que les humains n’apprennent pas uniquement en comprenant. Ils apprennent aussi en vivant.
Nous n’avons peut-être pas besoin d’être guéris pour commencer à aimer
Je continue de penser qu’il vaut mieux arriver dans une relation en sachant suffisamment exister sans elle. Je continue de penser que comprendre ses blessures diminue considérablement le risque de les transformer en armes. Je continue de penser qu’une personne qui demande à son partenaire de réguler entièrement son monde intérieur construit quelque chose de terriblement fragile. Mais ce sont des directions, pas nécessairement des conditions d’entrée.
Peut-être qu’une relation viable n’exige pas deux personnes ayant terminé leur travail intérieur. Peut-être exige-t-elle surtout deux personnes suffisamment responsables de ce travail pour pouvoir continuer à l’intérieur du lien.
Cela implique de pouvoir reconnaître ses mouvements, apprendre, réparer, écouter ce que l’autre nous montre et parfois accepter de découvrir que la personne que nous pensions être lorsque nous étions seuls n’existe plus tout à fait lorsqu’un lien important vient activer notre système d’attachement.
Et peut-être faut-il également accepter une idée beaucoup moins confortable : nous commencerons probablement certaines histoires alors que les précédentes existent encore quelque part en nous. Parce que « je ne suis plus avec cette personne » ne signifie pas « mon système d’attachement ne contient plus cette personne ». La véritable question n’est alors peut-être pas de savoir si l’ancien lien existe encore, mais quelle place il occupe et quel pouvoir nous lui laissons sur ce qui commence.
À force d’étudier les relations, j’ai peut-être parfois regardé les êtres humains comme s’ils devaient connaître le mode d’emploi avant d’avoir le droit d’essayer. Je crois aujourd’hui que j’avais surtout oublié quelque chose d’assez simple.
Le mode d’emploi a été écrit en les regardant essayer.