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Quand faire le bien devient suspect : l’altruisme face au procès d’intention
- Phyl Eyoka
Dans le précédent article, nous nous demandions si le don gratuit existait vraiment, ou si quelqu’un finissait toujours par payer la dette. Nous avions terminé sur une question plus discrète : lorsque nous aidons quelqu’un, cherchons-nous réellement à lui faire du bien, ou utilisons-nous parfois son besoin pour obtenir une certaine image de nous-mêmes ? C’est cette frontière entre altruisme, générosité et besoin de reconnaissance que nous voulions interroger ici.Mais en préparant ce deuxième article, une autre question s’est imposée. Car il ne suffit pas de se demander ce que celui qui donne attend réellement. Il faut aussi regarder ce que les autres sont capables de croire de lui. Pourquoi un travail rémunéré peut-il être parfaitement accepté, alors que le même travail, accompli bénévolement, devient soudain suspect ? Pourquoi une intention pourtant annoncée — construire un projet, obtenir des financements, permettre à une équipe d’être rémunérée — peut-elle être remplacée, dans le regard de certains, par une intention cachée ?Autrement dit, nous étions partis pour interroger les motivations de celui qui donne. Nous avons découvert qu’il fallait aussi interroger les intentions que les autres lui prêtent.
L’altruisme n’est pas nécessairement une demande de reconnaissance
Il faut d’abord éviter un piège : si nous décidons que toute personne qui aide cherche forcément à être admirée, nous reproduisons exactement le procès d’intention que nous voulons examiner. L’altruisme, au sens psychologique, désigne une motivation orientée vers le bien-être d’autrui. Cela n’implique pas que celui qui aide ne ressente jamais de plaisir, ne possède aucun intérêt personnel ou soit incapable de se réjouir d’une reconnaissance. Dans le chapitre scientifique The Empathy-Altruism Hypothesis: Issues and Implications (2011), le psychologue C. Daniel Batson examine précisément l’hypothèse selon laquelle la préoccupation empathique peut produire une motivation réellement tournée vers autrui, distincte de la recherche d’un bénéfice personnel. La question n’est donc pas de savoir si le donateur reçoit quelque chose, mais si ce bénéfice constitue le but de son geste.
On peut ainsi aider quelqu’un et être heureux de l’avoir fait, sans que ce bonheur soit la raison pour laquelle on l’a aidé. On peut aussi aimer être reconnu pour son travail sans que cette reconnaissance soit le moteur de toutes ses actions. À l’inverse, il existe des situations où l’aide devient effectivement un moyen d’obtenir une image valorisante de soi. La différence apparaît parfois lorsque la reconnaissance n’arrive pas : le geste reste-t-il satisfaisant, ou se transforme-t-il immédiatement en reproche ? Ce n’est pas un test infaillible, car la fatigue, l’injustice ou le manque de respect peuvent aussi expliquer une déception. Mais c’est une question utile pour soi-même : est-ce que je voulais aider, ou est-ce que j’avais besoin que mon aide prouve quelque chose sur moi ?
Pourquoi le même travail devient-il suspect lorsqu’il est bénévole ?
Pendant plusieurs années, j’ai travaillé dans le développement culturel en milieu rural. J’étais rémunéré pour construire des projets, organiser des activités, mobiliser des partenaires et faire vivre une dynamique culturelle. Lorsque j’expliquais que j’étais payé par le ministère de la Culture pour faire ce travail, la situation était généralement comprise. Il y avait une mission, un financement, une rémunération. Personne n’avait besoin de chercher très loin pourquoi je consacrais autant de temps à ces projets : c’était mon métier. Le fait que j’y trouve aussi du plaisir, que j’aime créer ou que je souhaite développer ma carrière ne semblait pas rendre le travail suspect.
Puis, avec L’Entr2Mondes, le cadre a changé. J’ai décidé de consacrer une partie de mon temps bénévolement à la construction et au fonctionnement d’un lieu, en utilisant également des financements qui me restaient de l’année précédente. L’objectif annoncé était de développer suffisamment d’activités pour pouvoir ensuite obtenir d’autres financements, rémunérer l’équipe et, à terme, permettre aussi à certains participants de bénéficier d’activités rémunérées. Il ne s’agissait donc pas de prétendre que tout devait rester gratuit. Au contraire, le projet reposait sur l’idée qu’un investissement initial pouvait permettre de construire une activité économiquement viable. Mais cette logique supposait aussi qu’à un moment, le public participe, soutienne le lieu ou contribue à son financement.
C’est là que, d’après mon expérience, quelque chose s’est compliqué. Malgré les textes, les explications et les informations mises à disposition, certaines personnes semblaient avoir du mal à comprendre cette articulation entre bénévolat, financements existants, subventions espérées et rémunérations futures. Et lorsque cette logique ne leur paraissait pas crédible, elles ne se contentaient pas toujours de dire qu’elles ne la comprenaient pas. J’ai eu le sentiment que d’autres intentions m’étaient attribuées : chercher à faire travailler des gens gratuitement, manipuler un collectif pour réaliser des projets personnels, ou encore utiliser la position de président pour acquérir une forme de prestige et faciliter des relations avec des femmes. Je rapporte ici des accusations et des perceptions vécues, pas des faits établis sur les intentions de ceux qui les formulaient.
Ce contraste m’a longtemps intrigué. Lorsque j’étais payé pour faire sensiblement le même travail, la rémunération suffisait à expliquer mon engagement. Lorsque j’ai commencé à investir bénévolement dans un projet dont j’annonçais pourtant les objectifs économiques, cette explication ne suffisait plus toujours. Comme si l’absence de salaire immédiat rendait nécessaire l’existence d’un autre bénéfice, forcément caché.
Quand le mélange entre intérêt personnel et bien collectif devient suspect
La psychologie sociale a étudié un phénomène qui ressemble étonnamment à cette contradiction. Dans l’article scientifique Tainted Altruism: When Doing Some Good Is Evaluated as Worse Than Doing No Good at All (2014), George E. Newman et Daylian M. Cain montrent, à travers quatre expériences, que des actions produisant à la fois un bénéfice charitable et un bénéfice personnel peuvent être jugées plus négativement que des actions comparables ne produisant aucun bénéfice charitable. Les chercheurs parlent d’« altruisme contaminé » : la présence d’un intérêt personnel peut suffire à dégrader l’évaluation morale du geste, même lorsque cet intérêt ne se fait pas directement au détriment des bénéficiaires.
C’est une découverte importante, parce qu’elle montre que nous ne jugeons pas toujours une action uniquement à partir de ses conséquences. Nous pouvons aussi la comparer à une version imaginaire dans laquelle son auteur aurait fait exactement la même chose, mais sans rien y gagner. Et cette version idéale devient alors la référence. Celui qui aide tout en étant rémunéré, reconnu ou professionnellement intéressé peut être jugé moins généreux que celui qui aurait aidé gratuitement. Pourtant, si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, elle devient absurde : faudrait-il qu’un projet culturel ne bénéficie jamais à celui qui le porte pour être considéré comme sincère ? Faudrait-il qu’un médecin n’aime pas son métier, qu’un enseignant ne soit pas fier de ses élèves, ou qu’un artiste ne tire aucun bénéfice de son travail pour que leur contribution ait une valeur humaine ?
Le problème n’est évidemment pas de considérer qu’un intérêt personnel peut parfois poser question. Il peut y avoir exploitation, conflits d’intérêts, promesses trompeuses ou utilisation abusive d’une position. Mais la présence d’un intérêt personnel ne suffit pas à démontrer l’existence de ces abus. Entre « cette personne bénéficie aussi de ce qu’elle construit » et « cette personne manipule les autres pour obtenir ce bénéfice », il manque une étape essentielle : des faits.
L’intention cachée : une explication parfois plus confortable que la réalité
Lorsqu’un projet repose sur un fonctionnement que l’on connaît mal, il peut être difficile d’en comprendre immédiatement la logique. Le financement associatif en est un bon exemple. Une subvention peut permettre de lancer une activité ; une activité peut ensuite servir à démontrer l’utilité d’un projet ; cette démonstration peut contribuer à obtenir de nouveaux financements ; et ces financements peuvent permettre de rémunérer des personnes qui travaillaient jusque-là bénévolement. Ce fonctionnement n’a rien de mystérieux pour quelqu’un qui connaît le développement culturel, mais il peut paraître contradictoire à quelqu’un qui imagine qu’un projet doit être soit entièrement bénévole, soit immédiatement rentable.
Dans ce contexte, une explication plus familière peut devenir séduisante : « S’il fait tout ça gratuitement, c’est forcément qu’il y gagne quelque chose ailleurs. » Et si le bénéfice annoncé ne paraît pas crédible, on peut être tenté d’en imaginer un autre. Le prestige, le pouvoir, la séduction ou le besoin d’être admiré deviennent alors des hypothèses disponibles. Elles peuvent parfois être pertinentes, mais elles ne deviennent pas vraies simplement parce qu’elles rendent le comportement plus compréhensible à celui qui l’observe.
C’est là que le procès d’intention commence : lorsque l’hypothèse sur ce que l’autre veut devient plus importante que ce qu’il dit, ce qu’il fait et ce que l’on peut réellement vérifier. Une explication peut alors être interprétée comme une justification, une précision comme une tentative de manipulation, et une contradiction comme la preuve que l’intention cachée est encore mieux dissimulée. Le raisonnement devient difficile à réfuter, non parce qu’il est solide, mais parce que chaque élément peut être retourné dans le même sens.
Le donateur peut-il être intéressé sans être égoïste ?
Il existe pourtant une distinction essentielle entre avoir un intérêt et être égoïste. Dans l’article scientifique Self-Interest Without Selfishness: The Hedonic Benefit of Imposed Self-Interest (2012), Jonathan Z. Berman et Deborah A. Small montrent que les individus peuvent éprouver un conflit entre leur intérêt personnel et le souci d’autrui, et que la manière dont ce choix est présenté influence leur satisfaction. Leur recherche ne porte pas directement sur les associations culturelles, mais elle rappelle que l’intérêt personnel et la préoccupation pour les autres ne sont pas deux catégories parfaitement opposées.
On peut vouloir développer un lieu parce qu’on aime créer, parce qu’on souhaite en faire son métier, parce qu’on espère être rémunéré, et parce qu’on pense sincèrement que ce lieu peut être utile à d’autres. Ces motivations peuvent coexister sans que l’une annule automatiquement les autres. La question devient alors plus concrète : les objectifs sont-ils annoncés ? Les personnes savent-elles à quoi elles participent ? Peuvent-elles refuser ? Les bénéfices et les contraintes sont-ils répartis de manière compréhensible ? Les promesses sont-elles réalistes ? Ce sont des questions beaucoup plus utiles que de chercher à déterminer si le porteur du projet possède une âme parfaitement désintéressée.
Et cela vaut aussi pour celui qui donne. Dire « je fais cela bénévolement aujourd’hui parce que j’espère pouvoir en vivre demain » n’est pas nécessairement une contradiction. C’est une stratégie de développement qui peut être discutée, acceptée ou refusée. Elle devient problématique si elle repose sur des mensonges, des obligations dissimulées ou des promesses impossibles. Mais le simple fait d’espérer un bénéfice futur ne transforme pas automatiquement le travail bénévole en manipulation.
La reconnaissance : quand le don devient une preuve de notre valeur
Il reste néanmoins à revenir à la question qui avait ouvert cet article. Car si nous pouvons attribuer à tort des intentions cachées aux autres, nous pouvons aussi nous raconter des histoires sur nos propres motivations. Il arrive que nous aidions quelqu’un parce que nous voulons être utiles, mais aussi parce que nous voulons être vus comme utiles. Nous pouvons aimer l’image de la personne généreuse, indispensable, capable de sauver une situation. Et parfois, cette image devient si importante que le besoin de l’autre passe au second plan.
Le problème n’est pas de ressentir de la fierté après avoir accompli quelque chose de bien. Il apparaît lorsque cette fierté devient une exigence adressée aux autres. Lorsque l’aide doit être reconnue, lorsque le bénéficiaire doit manifester sa gratitude, lorsque le collectif doit confirmer que nous sommes quelqu’un de bien. À ce moment-là, le don peut devenir une demande de validation. Et si cette validation n’arrive pas, nous pouvons avoir le sentiment d’avoir été trahis, alors même qu’aucune contrepartie n’avait été explicitement convenue.
Mais il faut conserver la même prudence dans les deux sens. Être déçu de ne pas être reconnu ne prouve pas que l’on n’aidait que pour être reconnu. On peut souffrir d’un manque de respect, d’une injustice ou d’un travail invisibilisé sans que toute sa générosité soit rétrospectivement annulée. De la même manière, être rémunéré ne prouve pas que l’on n’aime pas ce que l’on fait, et être bénévole ne prouve pas que l’on cherche secrètement à manipuler quelqu’un. Les motivations humaines sont rarement aussi simples que les procès que nous leur faisons.
Et si nous arrêtions de demander au don d’être pur ?
Peut-être que le véritable problème vient de notre besoin de classer les gestes dans deux catégories : soit ils sont parfaitement désintéressés, soit ils sont intéressés et donc suspects. Cette opposition nous oblige à chercher une pureté que les relations humaines possèdent rarement. Elle peut conduire celui qui donne à dissimuler ses intérêts pour paraître généreux, et celui qui reçoit à soupçonner toute générosité de cacher quelque chose. Dans les deux cas, la relation devient moins claire.
Une autre approche consisterait à accepter qu’un geste puisse avoir plusieurs bénéficiaires. Je peux aider quelqu’un et y trouver du plaisir. Je peux construire un projet collectif et espérer en vivre. Je peux donner gratuitement une partie de mon savoir et vendre le reste. Je peux être fier de ce que je fais sans avoir besoin que les autres me doivent leur admiration. Ce qui compte alors n’est pas l’absence absolue d’intérêt, mais la manière dont cet intérêt est assumé, partagé et mis en relation avec la liberté des autres.
Et peut-être que la question la plus juste n’est finalement pas : « Qu’est-ce qu’il cherche à obtenir en faisant le bien ? » Mais : « Ce qu’il cherche à obtenir empêche-t-il réellement les autres d’en bénéficier ? »
Car il arrive qu’un projet soit utile, qu’un don soit réel, qu’un travail mérite d’être rémunéré, et que celui qui le porte y trouve lui aussi quelque chose.
Ce n’est pas nécessairement une contradiction.
C’est parfois simplement la manière dont les choses deviennent possibles.