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Le mensonge que personne n’a inventé

  • phyl eyoka

Il existe des mensonges dont on peut retrouver l’auteur. Quelqu’un savait, quelqu’un a caché, quelqu’un a transformé les faits ou choisi une version plus confortable de la réalité. Ce sont les mensonges les plus faciles à comprendre, parce qu’ils ont une origine, une intention et, parfois, un bénéficiaire.

Et puis il existe des histoires fausses que personne n’a inventées.

Personne n’a décidé de mentir. Personne n’a nécessairement manipulé qui que ce soit. Les deux personnes peuvent même avoir été parfaitement sincères et, plusieurs mois plus tard, être pourtant convaincues d’avoir vécu deux histoires profondément différentes.

Cette question prolonge assez naturellement les réflexions de mes derniers articles sur l’attachement, la séparation, la reconstruction et cette possibilité étrange d’aimer quelqu’un sans nécessairement le poursuivre. Car dès que l’on accepte qu’un silence puisse être autre chose qu’un désintérêt, qu’une distance puisse être autre chose qu’un abandon ou qu’une reconstruction puisse avoir lieu sans effacer ce qui a été vécu, un problème apparaît : comment l’autre est-il censé savoir ce que signifie réellement notre comportement ?

La réponse est assez inconfortable : parfois, il ne le peut pas.

Nous connaissons nos intentions, l’autre doit les reconstruire

Lorsque je me tais, je sais pourquoi je me tais. Lorsque je prends de la distance, je connais la pensée qui accompagne cette distance. Lorsque j’écris une phrase, elle s’inscrit pour moi dans une histoire beaucoup plus vaste : des conversations précédentes, des souvenirs, des décisions, des émotions et parfois des engagements que personne d’autre ne peut voir.

L’autre ne possède pas cet accès privilégié. Il dispose de mes paroles, de mes comportements, de quelques souvenirs communs et du contexte qu’il connaît. À partir de cela, il doit reconstruire quelque chose auquel il n’a jamais directement accès : mon intention.

C’est une différence fondamentale que nous oublions constamment dans les relations. Nous comparons ce que l’autre a compris à ce que nous savions vouloir dire, puis nous nous étonnons qu’il ait pu comprendre autre chose. Pourtant, nous ne travaillions tout simplement pas avec les mêmes informations.

Le problème commence réellement lorsque l’interprétation produite à partir de ces informations devient une certitude sur l’état intérieur de l’autre. Et ce qui rend le phénomène particulièrement difficile à repérer, c’est que cette interprétation n’a pas besoin d’être absurde. Elle peut même être parfaitement raisonnable.

Une phrase vraie peut produire une information fausse

Imaginons quelqu’un qui, quelques semaines après une séparation importante, publie un texte sur sa reconstruction. Il explique qu’il vient enfin de comprendre certains mécanismes d’autodestruction qui l’accompagnaient depuis longtemps. Il parle de sa tendance à vouloir sauver les autres, de comportements qu’il ne veut plus reproduire et écrit qu’il est temps « d’en finir pour de bon ». Plus loin, il raconte avoir aimé avec une intensité démesurée, avoir été profondément blessé, puis s’être reconstruit.

Pour celui qui écrit, le sens peut être parfaitement clair :

« J’en ai fini avec les mécanismes qui me détruisaient. Je ne veux plus vivre ni aimer de cette manière. »

Pour la personne dont il vient de se séparer, le même texte peut produire une tout autre conclusion :

« Il en a fini avec nous. Il a souffert, il s’est reconstruit et maintenant il est passé à autre chose. »

Pourtant, cette deuxième phrase n’a jamais été écrite.

Personne n’a menti. Celui qui écrit sait exactement ce qu’il voulait exprimer. Celui qui lit n’a pas nécessairement déformé ses propos de mauvaise foi. Il a simplement replacé ces mots dans le contexte auquel il avait accès. Et puisque ce contexte est une séparation récente, « en finir pour de bon » peut raisonnablement prendre un sens que son auteur ne lui donnait absolument pas.

Même la grammaire peut participer au malentendu. Quelqu’un écrit qu’il « a aimé ». Pour lui, le passé composé sert simplement à raconter une expérience vécue. Il ne dit rien de ce qu’il ressent aujourd’hui. Pourtant, celui qui reçoit cette phrase peut parfaitement entendre : « Il m’aimait. Il ne m’aime plus. »

Ces deux propositions ne sont pas équivalentes. Mais il suffit parfois de quelques mots pour que l’une naisse de l’autre sans avoir jamais été formulée.

Le sens n’est pas transporté, il est reconstruit

Nous imaginons volontiers la communication comme le déplacement d’un contenu d’un cerveau vers un autre. J’ai une idée, je la transforme en mots, je prononce ces mots et tu récupères mon idée. Cette représentation est pratique, mais elle est largement insuffisante pour comprendre ce qui se passe dans une relation chargée émotionnellement.

Je ne transmets jamais directement mon expérience intérieure. Je la traduis. D’abord en mots, parfois en gestes, parfois même en silence. Puis l’autre reçoit cette traduction et doit à son tour lui donner du sens à partir de sa propre histoire, de son état émotionnel, de ce qu’il sait de moi, de ce qu’il ignore et de ce qu’il redoute.

Entre mon intention et sa compréhension existent donc plusieurs transformations successives. Il suffit qu’une ambiguïté apparaisse quelque part pour que deux personnes parfaitement sincères commencent progressivement à vivre dans deux versions différentes de la même histoire.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles certaines séparations deviennent si incompréhensibles lorsqu’on les regarde plusieurs mois plus tard. Chacun peut être persuadé que l’autre savait parfaitement ce qui se passait. En réalité, chacun savait parfaitement ce que lui-même pensait.

Ce n’est pas du tout la même chose.

« J’ai besoin d’espace » : le laboratoire parfait du malentendu

Les relations amoureuses offrent un exemple presque caricatural de ce phénomène. Une personne, dépassée par ce qu’elle vit, demande de l’espace. L’autre prend cette demande au sérieux et cesse de la solliciter.

Pour celui qui se retire, son comportement peut signifier quelque chose de profondément respectueux :

« Tu m’as demandé de l’espace. Je vais te le donner. Je ne vais pas utiliser ma peur de te perdre comme une raison pour envahir l’espace que tu viens précisément de me demander. »

Mais celui qui a demandé cette distance n’observe pas cette intention. Il observe un comportement : l’autre ne vient plus.

Et ce comportement peut progressivement recevoir une autre signification :

« Il ne cherche même pas à me retenir. Peut-être que cette relation comptait finalement beaucoup moins pour lui que je ne le pensais. »

Le paradoxe est assez cruel : un comportement explicitement demandé peut finir par devenir la preuve de ce que l’on craignait.

L’inverse fonctionne tout aussi bien. Une personne demande de l’espace et l’autre continue occasionnellement à lui écrire. Celui qui envoie les messages pense peut-être simplement signifier qu’il est toujours présent, qu’il ne disparaît pas et que la porte du dialogue reste ouverte. Celui qui les reçoit peut vivre exactement le même comportement comme la preuve que son besoin de distance n’est toujours pas respecté.

Dans les deux situations, chercher immédiatement un coupable empêche parfois de voir le problème véritable. Deux personnes ont attribué des significations différentes au même comportement.

L’attachement ne change pas les faits, mais il participe à leur interprétation

Les travaux fondateurs de John Bowlby sur l’attachement, puis ceux de Mary Ainsworth et, concernant les relations adultes, de Cindy Hazan et Phillip Shaver, permettent de comprendre pourquoi nous ne recevons jamais ces informations depuis un terrain psychologique parfaitement neutre. Nos expériences relationnelles participent à la construction de modèles internes concernant la disponibilité de l’autre, le risque d’abandon, la sécurité du lien et la possibilité de conserver notre autonomie à l’intérieur d’une relation.

Il serait évidemment caricatural d’en déduire qu’une personne anxieuse interprétera toujours un silence comme un abandon tandis qu’une personne évitante interprétera systématiquement une présence comme une intrusion. Les êtres humains ne sont pas des catégories ambulantes et nos stratégies d’attachement varient selon les relations, les périodes de notre vie et l’intensité avec laquelle notre système d’attachement est activé.

En revanche, lorsqu’il l’est fortement, certaines interprétations deviennent plus facilement accessibles que d’autres. Celui qui redoute particulièrement l’abandon risque de chercher rapidement dans l’absence des indices confirmant qu’il va être quitté. Celui qui redoute davantage l’intrusion ou la perte d’autonomie peut percevoir beaucoup plus rapidement une présence insistante comme une menace.

C’est ainsi que certaines dynamiques anxieux-évitant deviennent presque absurdes lorsqu’on les observe de l’extérieur. L’un poursuit parce qu’il veut préserver le lien. L’autre reçoit cette poursuite comme une pression et augmente sa distance. Le premier interprète cette distance comme la confirmation que le lien est en train de disparaître et intensifie encore ses tentatives de rapprochement. Chacun répond alors moins à l’intention réelle de l’autre qu’au sens qu’il attribue à son comportement.

Aucun mensonge n’est nécessaire pour que la mécanique s’emballe.

Une hypothèse peut finir par devenir un souvenir

Le temps ajoute encore une difficulté. Nous ne conservons pas éternellement toutes nos hypothèses avec leur degré exact d’incertitude. À mesure qu’une interprétation semble expliquer ce qui se passe, elle peut progressivement se solidifier.

Au départ, la pensée peut être simplement :

« Peut-être qu’il est en train de tourner la page. »

Quelques semaines plus tard, elle devient facilement :

« Je crois qu’il a tourné la page. »

Puis, lorsque l’histoire paraît désormais terminée :

« Il avait tourné la page. »

Et lorsqu’il faut raconter cette relation plusieurs mois plus tard à quelqu’un qui n’en connaît presque rien :

« Il s’était désinvesti de la relation. »

La transformation paraît minuscule à chaque étape. Pourtant, entre la première et la dernière formulation, quelque chose de considérable s’est produit : une hypothèse concernant l’état intérieur d’une personne est devenue un élément factuel de l’histoire.

Les travaux d’Elizabeth Loftus sur la mémoire ont largement contribué à montrer combien nos souvenirs peuvent être sensibles aux informations ultérieures et à la manière dont une situation est racontée. Cela ne signifie évidemment pas que nos souvenirs seraient de simples inventions. Cela signifie que la mémoire humaine est reconstructive : nous ne récupérons pas systématiquement un enregistrement intact du passé, nous le recomposons.

Une histoire amoureuse n’échappe pas à cette mécanique. Plus nous racontons une relation à partir d’une certaine interprétation, plus cette interprétation risque de devenir le cadre à travers lequel nous nous souvenons ensuite des événements qui l’ont précédée.

Quand une histoire intime devient une histoire sociale

Une relation ne reste d’ailleurs pas enfermée dans la mémoire de ceux qui l’ont vécue. Nous la racontons à nos amis, à notre famille, parfois à de nouveaux partenaires. Et parce qu’il est évidemment impossible de restituer des mois de relation, cinquante conversations contradictoires, des rapprochements, des conflits, des silences et toute la complexité émotionnelle d’un lien, nous compressons.

Cette compression est nécessaire. Mais elle fait perdre de l’information.

« Je crois qu’il avait commencé à tourner la page » peut ainsi devenir, quelques conversations plus tard, « il était déjà en train de passer à autre chose ». Une autre personne en retiendra peut-être simplement qu’il ne voulait plus vraiment de cette relation. Chacun aura pourtant pu transmettre sincèrement ce qu’il avait compris de la situation.

Il n’est donc pas nécessaire d’imaginer une volonté collective de réécrire l’histoire. Une version socialement cohérente peut progressivement émerger alors qu’aucun des protagonistes n’a jamais formulé exactement cette version.

Le mensonge que personne n’a inventé vient simplement de trouver des témoins.

Avoir été mal compris ne signifie pas que l’autre a mal compris

C’est probablement l’un des points les plus difficiles à accepter. Lorsque nous découvrons qu’une personne a donné à nos comportements une signification très différente de celle que nous leur attribuions, notre premier réflexe consiste souvent à répondre : « Mais ce n’est absolument pas ce que je voulais dire. »

C’est peut-être parfaitement vrai.

Seulement, ce n’est pas toujours la bonne question.

La question beaucoup plus intéressante consiste à se demander si, avec les informations dont l’autre disposait à ce moment-là, son interprétation était raisonnable.

Je peux avoir été parfaitement sincère et reconnaître que ma formulation était ambiguë. Je peux avoir voulu respecter une distance et constater que mon silence ressemblait extérieurement à du désintérêt. Je peux avoir parlé de ma reconstruction sans vouloir signifier la disparition d’un sentiment et comprendre, plusieurs mois plus tard, pourquoi quelqu’un a pu entendre exactement cela.

Cette reconnaissance ne m’oblige pas à abandonner ce que je sais de mon propre vécu. Elle m’oblige simplement à reconnaître celui de l’autre.

Je peux avoir raison sur ce que je ressentais tandis que l’autre avait de bonnes raisons de comprendre autre chose.

Il n’y a aucune contradiction là-dedans.

Nous confondons facilement une histoire cohérente avec une histoire vraie

Une interprétation devient particulièrement puissante lorsqu’elle explique beaucoup de choses à la fois. Si je pense que quelqu’un ne m’aime plus, son silence devient logique. Sa distance devient logique. Sa reconstruction devient logique. Le fait qu’il ne cherche pas à me retenir devient logique.

Tout s’emboîte.

Mais la cohérence d'une explication n'est pas une preuve de sa vérité.

C’est une distinction fondamentale, particulièrement dans les relations où nous avons très peu accès à l’autre. Dire « cette hypothèse explique parfaitement son comportement » n’est pas équivalent à dire « je sais pourquoi cette personne s’est comportée ainsi ».

Pourtant, nous franchissons cette frontière constamment. Il ne répond pas, donc il m’évite. Elle demande de l’espace, donc elle ne m’aime plus. Il continue sa vie, donc il m’a oubliée. Elle regarde encore ce que je fais, donc elle veut revenir. Il se reconstruit, donc il a fait son deuil.

Toutes ces propositions peuvent être vraies. Mais elles ajoutent toutes une information qui n’était pas contenue dans le comportement observé.

Plus une interprétation permet de rendre notre histoire cohérente, plus il devient facile d’oublier qu’elle était initialement une hypothèse.

Une information nouvelle ne change pas le passé, elle change l’histoire que nous en faisons

Et puis il arrive parfois quelque chose d’étrange. Des mois, voire des années plus tard, une information nouvelle apparaît. Une conversation a enfin lieu. Une lettre refait surface. Quelqu’un raconte ce qu’il vivait réellement à cette époque. Une phrase ancienne prend soudain un autre sens. Un élément qui semblait secondaire oblige à regarder autrement toute une période.

Le passé, lui, n’a évidemment pas bougé.

Ce qui change, c’est ce que nous pensions savoir de ce passé.

Une personne qui était convaincue que le silence de l’autre signifiait « je ne veux plus de cette relation » peut découvrir qu’il signifiait peut-être « tu m’as demandé de partir, alors je respecte ta décision ». Une reconstruction qui semblait prouver la disparition du sentiment peut apparaître sous un autre angle : peut-être s’agissait-il précisément d’apprendre à continuer à vivre sans exiger que le lien prenne immédiatement la forme que l’on désirait.

La nouvelle information ne prouve pas automatiquement que cette seconde lecture est la bonne. Elle fait quelque chose de plus simple et parfois de beaucoup plus important : elle retire à la première son statut d’évidence.

À partir de là, tout redevient possible, y compris décider exactement la même chose qu’avant.

Deux personnes peuvent découvrir qu’elles se sont mal comprises et conclure malgré tout que leur séparation était nécessaire. Elles peuvent avoir envie de se reparler, de reconstruire quelque chose, de transformer leur lien ou de ne jamais le réinvestir. Elles peuvent simplement éprouver le soulagement de comprendre enfin pourquoi certaines pièces de leur histoire semblaient ne jamais s’emboîter correctement.

La vérité ne décide pas à notre place de ce qu’une relation doit devenir. Elle nous permet seulement, lorsque nous avons la chance d’y accéder, de choisir à partir d’une représentation un peu moins fausse de ce qui s’est réellement passé.

Certaines relations se brisent aussi sur ce que chacun croyait comprendre

Il existe évidemment des séparations provoquées par des incompatibilités profondes, des violences, des trahisons, des mensonges ou simplement par la disparition du désir de continuer ensemble. Il serait absurde de transformer tous les échecs amoureux en gigantesques problèmes de communication qui auraient pu être résolus avec trois phrases mieux formulées.

Mais il existe également des relations dans lesquelles une partie de la fracture s’est construite ailleurs : dans l’espace entre ce que l’un voulait dire et ce que l’autre pouvait comprendre.

Une distance n’est pas nécessairement un abandon. Une absence de poursuite n’est pas nécessairement une absence d’amour. Une reconstruction n’est pas nécessairement un effacement. Une présence n’est pas nécessairement une intrusion. Et pourtant, dans certaines circonstances, chacune de ces équivalences peut sembler parfaitement évidente à celui qui la vit.

C’est peut-être ce qui rend ces histoires particulièrement difficiles à démêler. S’il existait toujours un menteur, il suffirait presque de le trouver. Mais parfois, il n’y en a aucun.

Il y a simplement deux personnes avec deux systèmes nerveux, deux histoires, deux ensembles d’informations incomplets et cette impossibilité fondamentale d’entrer directement dans l’expérience intérieure de l’autre.

Elles peuvent être intelligentes. Elles peuvent être sincères. Elles peuvent même essayer chacune, à leur manière, de respecter l’autre.

Et malgré cela, une troisième histoire peut progressivement apparaître entre elles : une histoire qu’aucune des deux n’a voulue, qu’aucune n’a consciemment écrite et que chacune peut pourtant finir par prendre pour la réalité.

C’est peut-être l’un des paradoxes les plus cruels de la communication humaine.

Il existe des mensonges dont personne n’est coupable, parce que personne ne les a inventés.