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Le chaos à l’intérieur, la sécurité à l’extérieur : et si guérir ne voulait pas dire devenir moins intense ?
- Phyl eyoka
Il existe une certaine représentation de la guérison psychologique selon laquelle, après avoir suffisamment travaillé sur ses blessures, compris ses traumatismes et sécurisé son attachement, nous deviendrions progressivement plus calmes. Moins activés, moins contradictoires, moins excessifs. Nous aurions moins peur, moins besoin de fuir, moins besoin de proximité, moins de montagnes russes émotionnelles. Nos relations deviendraient plus régulières, plus prévisibles et plus raisonnables. Pour certaines personnes, c’est probablement en partie ce qui se produit, et tant mieux. Mais il existe peut-être une autre trajectoire dont on parle moins : celle de personnes qui restent profondément chaotiques à l’intérieur tout en devenant extraordinairement stables à l’extérieur.
Et si l’objectif n’était pas toujours d’aplatir les montagnes russes, mais d’apprendre à les conduire ? On peut aimer extrêmement fort, ressentir le manque physiquement, avoir parfois envie de fusionner avec quelqu’un et, quelques heures plus tard, avoir besoin de disparaître dans sa musique, son travail, son sport ou ses pensées. On peut rechercher des sensations fortes, des voyages improvisés, des nuits interminables, la scène, la vitesse, l’océan, la création, la sexualité et le changement. On peut avoir un cerveau qui produit beaucoup de désir, beaucoup de peur, beaucoup d’idées et beaucoup de contradictions. Et malgré tout cela, on peut apprendre à ne plus transformer chaque tempête intérieure en tempête relationnelle.
Peut-être même qu’à certaines conditions, cette intensité peut cesser d’être uniquement un problème à résoudre. Elle peut devenir l’une des beautés du lien.
Guérir ne signifie pas nécessairement devenir quelqu’un d’autre
Les traumatismes et les expériences précoces peuvent profondément influencer notre manière de percevoir les relations, le danger, la proximité et nous-mêmes. La théorie de l’attachement initiée par John Bowlby, les travaux de Mary Ainsworth puis ceux consacrés à l’attachement adulte, notamment par Mario Mikulincer et Phillip Shaver, ont permis de décrire différentes stratégies susceptibles d’apparaître lorsque notre système d’attachement perçoit une menace. Certaines personnes ont davantage tendance à hyperactiver ce système : elles recherchent la proximité, pensent énormément au lien, surveillent les signes de disponibilité et ressentent fortement le manque. D’autres ont davantage recours à des stratégies de désactivation : elles prennent de la distance, minimisent leur besoin relationnel et cherchent à retrouver leur autonomie. Chez certaines personnes, notamment lorsque l’attachement est plus conflictuel, ces deux mouvements peuvent coexister : vouloir très fortement que quelqu’un se rapproche, puis ressentir presque aussi fortement le besoin qu’il nous laisse tranquille.
Pour quelqu’un qui vit fortement ces oscillations, l’idéal thérapeutique peut facilement être imaginé comme leur disparition. Un jour, pense-t-on, je serai suffisamment « guéri » pour ne plus ressentir tout cela. Mais ce n’est pas la seule manière de penser la régulation. Les travaux de James Gross sur la régulation émotionnelle permettent notamment de distinguer l’apparition d’une émotion de ce que nous faisons ensuite de notre expérience émotionnelle. Être capable de se réguler ne suppose donc pas que l’émotion initiale cesse d’exister. On peut ressentir quelque chose avec une puissance considérable sans lui abandonner le volant.
Avoir envie de fuir n’est pas fuir. Avoir peur d’être abandonné n’est pas poursuivre quelqu’un. Ressentir un manque gigantesque n’oblige pas l’autre à venir. Être jaloux n’oblige pas à contrôler, avoir besoin de solitude ne signifie pas disparaître sans explication, et être activé n’oblige pas à prendre immédiatement une décision concernant la relation. La distinction peut paraître évidente lorsqu’elle est formulée ainsi, mais elle change profondément la manière de considérer la guérison : il ne s’agit plus nécessairement de devenir quelqu’un qui ne ressent plus ces mouvements, mais quelqu’un qui dispose de suffisamment d’espace entre son expérience intérieure et son comportement pour choisir ce qu’il souhaite en faire.
C’est là que quelque chose de plus intéressant que la simple suppression peut apparaître : une forme de transmutation. L’énergie existe toujours, mais on apprend à décider de ce qu’elle devient. Une frustration peut devenir une séance de sport ; un manque, une chanson ; une tension sexuelle, un fantasme ou une sexualité solitaire ; une surcharge, quelques heures passées seul ; une activation particulièrement obsessionnelle, plusieurs pages d’écriture. Cela ne signifie pas que toute émotion devrait être gérée sans l’autre : une relation intime implique évidemment de demander parfois de l’aide, de la proximité ou de la réassurance. Mais le couple n’est plus obligé de devenir le lieu où chaque tension interne doit immédiatement être déchargée.
Même une énorme contradiction intérieure peut alors prendre une forme extrêmement simple : « Là, j’ai très envie de fuir. Je sais que ça ne veut pas forcément dire que je veux te quitter. Laisse-moi ma soirée et je te rappelle demain. » La phrase n’a de valeur, bien sûr, que si la personne rappelle réellement le lendemain. Le chaos intérieur n’a pas disparu, mais il n’est plus aux commandes.
Il existe des montagnes russes qui ne détruisent rien
Cette distinction permet d’en introduire une deuxième, probablement encore plus importante : l’intensité émotionnelle et l’insécurité relationnelle ne sont pas la même chose. Deux situations peuvent produire extérieurement des émotions très fortes tout en étant psychologiquement presque opposées.
Imaginons deux personnes qui ne se voient pas pendant trois jours. Dans le premier couple, l’un aimerait voir l’autre, mais celui-ci prend ses distances, répond bizarrement, souffle le chaud et le froid et refuse d’expliquer ce qui se passe. Le manque devient alors une menace. Pourquoi ne veut-il pas me voir ? Est-ce qu’il m’aime toujours ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Est-ce qu’il va revenir ? La frustration n’est plus simplement celle de l’absence : elle contient une incertitude sur l’existence même du lien.
Prenons maintenant exactement trois jours de séparation dans un autre couple. L’un est parti pratiquer un sport qui le passionne ; l’autre travaille sur un projet qui l’absorbe. Ils auraient aimé se voir. Ils se manquent même énormément. Mais personne n’est en train d’éviter personne, de punir l’autre, de le tester ou de menacer implicitement le lien. Ils vivent simplement deux existences suffisamment remplies pour que leurs désirs ne puissent pas toujours être satisfaits immédiatement.
Le manque existe dans les deux situations, mais sa nature psychologique est radicalement différente. Dans la première, l’absence produit de l’insécurité ; dans la seconde, elle produit surtout de l’attente. Et lorsque la continuité du lien n’est pas remise en question, cette attente peut même devenir agréable. Elle peut nourrir le désir de retrouvailles plutôt que la peur de l’abandon.
C’est là qu’apparaît une idée importante pour les personnes qui aiment vivre intensément : toutes les montagnes russes émotionnelles ne sont pas nécessairement pathologiques. Certaines sont produites par l’insécurité, l’incertitude et la peur. D’autres sont simplement produites par le fait d’aimer énormément quelque chose que la réalité ne nous permet pas d’avoir en permanence.
L’amour peut parfois ressembler au surf
Il existe quelque chose d’étrangement beau dans le surf : on ne décide pas quand l’océan sera bon. On peut avoir terriblement envie de surfer et regarder pendant trois ou quatre jours une mer inutilisable. Alors on attend. On travaille, on lit, on fait de la musique, on voit des amis, on vit. Puis un soir, on regarde les prévisions : la houle arrive, la période est bonne, le vent sera favorable. Demain matin, tout s’aligne.
Soudain, ce qui aurait pu n’être que plusieurs jours de frustration participe aussi à l’excitation du lendemain. On se lève avec une impatience presque enfantine, on arrive devant l’océan et le swell est là. On l’attendait depuis plusieurs jours et, précisément parce qu’on l’attendait, cette journée possède une saveur particulière.
Une relation n’est évidemment pas un bulletin météo, et il serait profondément malsain de fabriquer artificiellement du manque pour entretenir le désir. La récompense intermittente et l’incertitude peuvent au contraire participer à des dynamiques relationnelles particulièrement difficiles. Mais lorsque deux personnes possèdent réellement une vie, le manque apparaît naturellement. L’une travaille pendant que l’autre voit ses amis ; l’une monte à cheval pendant que l’autre prépare un concert ; l’une part quelques jours pendant que l’autre reste absorbé par un projet. Parfois même, l’un vit quelque chose que l’autre n’aime tout simplement pas.
Imaginons quelqu’un montant sur scène devant deux mille personnes tandis que sa partenaire, qui n’aime pas particulièrement ce style de musique, passe la soirée avec ses amies. Il aurait peut-être adoré la voir au fond de la salle et elle lui manque un peu. Mais elle n’est pas absente parce qu’elle le rejette : elle est absente parce qu’elle est en train de vivre sa propre vie. Quelques heures plus tard, ils se retrouvent dans leur bar préféré pour boire un verre après le concert. Lui vient de vivre quelque chose d’immense, elle a vécu sa soirée de son côté, ils se sont manqués et ils sont maintenant réellement heureux de se retrouver.
Pourquoi faudrait-il considérer cette intensité comme un problème ? Elle peut au contraire constituer une richesse considérable. Le manque n’est pas toujours une blessure. Parfois, c’est simplement la conséquence du fait d’aimer quelqu’un qui possède aussi une vie.
Une belle vie crée naturellement de la frustration
Deux personnes qui possèdent chacune un univers riche ne peuvent structurellement pas être constamment disponibles l’une pour l’autre. Elles travaillent, créent, entretiennent des amitiés, ont des passions, des familles, des projets, des moments de solitude et des endroits où l’autre n’a même pas nécessairement envie de venir. Elles peuvent donc vivre une expérience psychologiquement très intéressante : « J’aimerais énormément être avec toi et, pourtant, je vais accepter de ne pas être avec toi. » Non parce que le couple va mal, mais précisément parce qu’il va suffisamment bien pour supporter que deux existences continuent d’exister.
Cette frustration peut alors nourrir le désir, à condition de ne pas confondre frustration naturelle et privation organisée. « Je ne sais jamais quand tu seras disponible parce que tu me donnes et me retires ton affection » n’est pas la même expérience que « je sais que tu m’aimes et j’aurais terriblement envie de te voir ce soir, mais tu es occupée à vivre quelque chose qui compte pour toi ». La première situation entretient l’insécurité ; la seconde peut produire du manque sans produire de menace.
Lorsque les retrouvailles arrivent, elles n’ont donc pas nécessairement pour fonction de réparer une blessure. Elles peuvent simplement être extrêmement bonnes. Le plaisir vient alors en partie du contraste : nous retrouvons quelqu’un dont nous avions réellement envie, et non quelqu’un que nous voyons simplement parce qu’il fallait bien occuper la soirée.
Cette idée permet également d’éviter un faux choix souvent présent dans les représentations du couple. Nous ne sommes pas obligés de choisir entre une fusion permanente, où chacun renonce progressivement à une partie de son existence, et une indépendance affective dans laquelle personne ne manquerait jamais réellement à personne. Il existe une autonomie beaucoup plus vivante : celle dans laquelle on peut être profondément attaché, ressentir très fortement l’absence et néanmoins laisser l’autre vivre.
La profondeur peut elle aussi venir de deux endroits radicalement différents
La même distinction existe avec la profondeur émotionnelle. Certaines personnes aiment énormément réfléchir, comprendre, analyser leurs réactions, explorer leurs contradictions. Elles peuvent parler pendant quatre heures d’une relation, d’une idée, d’un trauma, d’une œuvre, de la mort, du désir, de l’enfance ou du fonctionnement humain et ressortir de cette conversation plus vivantes qu’elles n’y étaient entrées. Cette profondeur n’est pas nécessairement un symptôme. Elle peut simplement être une manière extrêmement nourrissante d’habiter le monde et les relations.
Mais il existe une autre profondeur qui lui ressemble extérieurement et qui n’a pourtant presque rien à voir. Passer quatre heures à essayer de comprendre quelque chose par curiosité n’est pas la même expérience que passer quatre heures à essayer de comprendre son partenaire parce qu’on a peur qu’il se suicide si l’on prononce la mauvaise phrase. Dans les deux cas, on va très loin ; dans le premier, le moteur est l’exploration, dans le second, il est la peur.
Cette distinction peut être appliquée à énormément d’expériences intenses. Le risque recherché dans un sport n’est pas l’insécurité imposée dans une relation. L’excitation d’un voyage improvisé n’est pas l’angoisse d’un partenaire qui disparaît. Le manque produit par deux vies riches n’est pas le manque fabriqué par le retrait affectif. Une discussion émotionnelle vertigineuse n’est pas une négociation permanente destinée à empêcher le couple d’exploser.
Autrement dit, ce n’est peut-être pas l’intensité elle-même qu’il faut toujours interroger, mais ce qui la produit. Est-ce la curiosité ou la peur ? Le désir ou la privation ? L’aventure ou l’insécurité ? La profondeur ou la nécessité de sauver quelqu’un ? Une relation peut conserver énormément de ce que certaines personnes aiment dans l’intensité — le vertige, le manque, l’excitation, la profondeur, l’imprévisibilité de la vie — sans avoir besoin de fabriquer du danger relationnel pour l’obtenir.
Être chaotique à l’intérieur et fiable à l’extérieur
C’est peut-être ici que les personnes au fonctionnement d’attachement complexe disposent d’une possibilité particulièrement intéressante. Elles ne deviendront peut-être jamais intérieurement parfaitement linéaires. Une partie d’elles paniquera peut-être encore parfois. Elles auront certains jours un besoin immense de proximité et, à d’autres moments, une envie tout aussi importante d’autonomie. Elles aimeront peut-être toujours beaucoup réfléchir, beaucoup ressentir, beaucoup créer, beaucoup bouger. Elles continueront éventuellement à rechercher des expériences qui font battre le cœur plus vite.
Ce n’est pas nécessairement cela qu’il faut supprimer. Ce qui peut changer radicalement, en revanche, c’est leur fiabilité comportementale. « Je suis activé » peut devenir une information plutôt qu’une accusation. « J’ai besoin d’espace » peut devenir une demande plutôt qu’une disparition. « Tu me manques » peut devenir une déclaration plutôt qu’une exigence. « J’ai peur » peut devenir une vulnérabilité plutôt qu’un contrôle. « Je suis en colère » peut devenir un conflit plutôt qu’une menace de rupture.
À force de répétitions, quelque chose d’étonnant peut alors se produire. Deux personnes possédant chacune un monde intérieur extrêmement mouvementé peuvent devenir plus prévisibles relationnellement que certaines personnes beaucoup moins intenses, précisément parce qu’elles connaissent leur chaos. Elles ne prétendent plus qu’il n’existe pas. Elles savent qu’un état émotionnel n’est pas nécessairement une vérité sur la relation, elles disposent de stratégies pour le traverser et elles cessent progressivement de demander au couple d’encaisser directement chacune de leurs tempêtes.
La répétition joue ici un rôle essentiel. Lorsqu’une personne dit « j’ai besoin d’être seule ce soir, mais je te rappelle demain » et rappelle effectivement le lendemain, une expérience relationnelle nouvelle est créée. Si cela se répète, la distance peut progressivement cesser de signifier l’abandon. De la même manière, lorsqu’un partenaire peut dire « tu me manques énormément » sans que cette phrase signifie « tu dois abandonner ce que tu fais pour venir me rassurer », le manque cesse d’être une dette imposée à l’autre.
La stabilité cesse alors d’être l’absence de mouvement. Elle devient la solidité de quelque chose au milieu du mouvement.
La sécurité n’est peut-être pas une mer sans vagues
Nous pouvons alors imaginer autrement ce qu’est une relation sécurisante. Pas nécessairement deux personnes devenues émotionnellement plates, ni un couple qui se voit tous les soirs, se manque raisonnablement et ne connaît plus jamais d’activation. Une relation peut aussi être sécurisante parce que deux personnes deviennent capables de vivre énormément de choses sans que chacune de ces choses menace le lien.
Elles peuvent connaître des périodes de proximité très intense puis avoir besoin d’espace, se manquer puis se retrouver, partir chacune de leur côté, traverser des peurs, créer, voyager, faire l’amour, se disputer, se rassurer, rire énormément ou passer une soirée seules. La distance entre elles peut varier considérablement sans que la relation elle-même soit constamment remise en question. Ce qui doit être stable n’est donc pas nécessairement la distance. Ce qui doit être stable, c’est le lien.
C’est peut-être même, pour certaines personnes, une forme particulièrement belle de sécurité : non pas obtenir enfin une mer parfaitement plate, mais savoir suffisamment bien naviguer pour ne plus avoir besoin que l’océan cesse de produire des vagues.
Nous parlons beaucoup de guérison comme d’un processus destiné à diminuer les symptômes, les activations et la souffrance. C’est évidemment essentiel lorsque ceux-ci détruisent notre vie. Mais une autre question mérite peut-être d’être posée : qu’est-ce qui, dans ce que nous appelions autrefois notre chaos, peut devenir une force lorsque nous cessons de le laisser nous détruire ?
La sensibilité peut devenir profondeur. Le besoin de nouveauté peut devenir aventure. L’énergie peut devenir création. Le manque peut devenir désir. Une forte activation du système d’attachement peut parfois devenir une formidable capacité à ressentir la valeur du lien, dès lors qu’elle n’oblige plus l’autre à nous rassurer en permanence. Le besoin d’autonomie peut devenir une véritable liberté, dès lors qu’il n’oblige plus à abandonner les autres pour respirer.
Deux personnes peuvent alors construire quelque chose d’assez paradoxal : une relation stable entre deux êtres qui, intérieurement, ne le sont pas toujours. Peut-être que guérir ne signifie donc pas nécessairement devenir moins intense. Pour certaines personnes, cela peut aussi signifier apprendre à construire une vie suffisamment vaste, un lien suffisamment fiable et une régulation suffisamment solide pour pouvoir rester intense sans devenir dangereux pour soi-même ou pour l’autre.
Le contraire du chaos n’est pas forcément le calme. Parfois, c’est la maîtrise. Et le contraire de l’insécurité n’est pas forcément l’absence de vagues.
Parfois, c’est savoir que même au milieu de la houle, la personne que nous aimons ne disparaîtra pas.