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La vengeance veut que l'autre paie. Et si la transmutation changeait la suite de l'histoire ?
- Phyl eyoka
La vengeance consiste à vouloir faire payer à quelqu'un le mal qu'on estime avoir subi. La transmutation, au sens où nous l'emploierons ici, consiste à transformer une émotion ou une impulsion en quelque chose d'une autre nature, sans nécessairement nier ce qui l'a fait naître. Une colère peut ainsi devenir une œuvre, une réflexion, un engagement ou une création. Mais lorsque cette colère était d'abord une envie de vengeance, que se passe-t-il si l'on transforme ce désir de faire payer en quelque chose qui ne cherche plus à atteindre l'autre ? Peut-on alors interrompre une chaîne de conséquences destructrices, non en supprimant la colère, mais en changeant ce qu'elle produit ?
Quand la colère réclame une réponse
La vengeance possède une logique relativement simple : quelque chose m'a été fait, et je veux que celui qui en est responsable en éprouve à son tour les conséquences. Il ne s'agit pas nécessairement de reproduire exactement le dommage subi. La vengeance peut prendre des formes très différentes, mais elle conserve généralement cette idée centrale : l'autre doit payer, comprendre par la souffrance, perdre quelque chose ou ressentir à son tour ce que j'ai ressenti.
Cette impulsion peut être particulièrement forte lorsque la blessure touche à des expériences anciennes. Une situation présente ne provoque alors pas seulement une réaction à ce qui vient de se passer ; elle peut réactiver des peurs, des humiliations ou des sentiments d'impuissance beaucoup plus anciens. La colère devient parfois une tentative de reprendre du pouvoir sur une situation dans laquelle on s'est senti écrasé.
Il serait pourtant trop simple de répondre à cela par une injonction à pardonner, à oublier ou à « vibrer plus haut ». Une émotion ne disparaît pas parce qu'on lui explique qu'elle serait spirituellement incorrecte. Et une personne qui éprouve une envie de vengeance n'est pas nécessairement en train de choisir de se venger. Entre ce que nous ressentons et ce que nous décidons d'en faire, il existe un espace de travail.
C'est cet espace qui nous intéresse.
Transmuter ne signifie pas rendre la vengeance plus élégante
Dans notre réflexion, la transmutation ne consiste pas à prendre une vengeance classique et à lui donner une apparence plus acceptable. Elle consiste à transformer progressivement ce qui motive l'action. Au départ, il peut y avoir une envie très réelle de faire payer. Puis cette énergie peut être investie dans autre chose : comprendre, écrire, créer, construire, transmettre. L'action finale n'a alors plus nécessairement le même but que l'impulsion dont elle est issue.
Cette distinction rejoint, sans s'y confondre, certaines réflexions spirituelles sur l'intention. Dans le Nibbedhika Sutta (AN 6.63), un enseignement attribué au Bouddha et conservé dans l'Aṅguttara Nikāya, le karma est explicitement associé à l'intention : ce qui motive une action compte donc dans la manière de la comprendre. Dans la Bhagavad-Gītā, le verset 2.47 invite à agir sans faire des fruits de l'action le moteur de notre conduite. Ces textes ne parlent pas de l'écriture de romans contemporains, évidemment, mais ils permettent de poser une question utile : qu'est-ce qui gouverne réellement mon acte aujourd'hui ?
Si j'écris pour que quelqu'un souffre en me lisant, la vengeance reste au centre de ma démarche, même si le texte est littéraire. Si j'écris parce que ce travail me passionne, m'aide à comprendre et me permet de transmettre quelque chose, alors l'œuvre peut avoir acquis une fonction qui dépasse complètement son point de départ. Le fait qu'une création soit née de la colère ne signifie pas qu'elle reste une vengeance.
La vengeance veut que l'autre paie. La transmutation veut que ce qui m'est arrivé ne soit pas arrivé pour rien.
Cet hiver, j'ai dû trouver une troisième voie
Cet hiver, certaines situations m'ont fait toucher le fond. Elles m'ont remis face à mes traumatismes les plus profonds, au point que, pendant un temps, la question n'était plus seulement de savoir comment aller mieux, mais comment continuer. J'ai connu cette colère qui donne envie de faire payer, de tout faire exploser. Et je me suis aussi posé, très concrètement, la question du suicide : en finir avec cette douleur pour de bon, appuyer sur le bouton reset.
Je ne raconte pas cela pour désigner des coupables, ni pour demander qu'on me plaigne. Je le raconte parce qu'à cet endroit précis, une troisième voie s'est ouverte. Ni retourner la violence contre les autres, ni la retourner contre moi. En faire quelque chose.
C'est ainsi qu'a commencé un travail d'écriture qui est aujourd'hui devenu un triptyque de trois livres liés entre eux. Je n'en dévoilerai pas les intrigues ici. Mais il y a aussi cette bonne centaine d'articles que vous êtes en train de lire — dont celui-ci, qui, comme une bonne partie des autres, doit probablement son existence à cette période. Comme quoi, même une colère monumentale peut finir par produire une quantité assez déraisonnable de texte.
Derrière cette production, il y avait surtout un besoin de comprendre, d'analyser et de dépasser ce qui m'arrivait. Ce travail m'a permis de survivre à ce qui a probablement été l'épreuve la plus douloureuse et la plus complexe de toute ma vie. Et, progressivement, ce qui était né de la colère est devenu autre chose : du plaisir à écrire, à réfléchir, à construire, et l'envie de transmettre quelque chose qui puisse aussi servir à d'autres.
Une œuvre peut-elle changer la chaîne de conséquences ?
Dans l'article précédent, nous avons proposé de comprendre le karma, dans une lecture relationnelle, comme une chaîne de conséquences. Une personne agit, son acte provoque une réaction, cette réaction en provoque d'autres, et les effets peuvent circuler jusqu'à revenir, parfois, vers leur point de départ. Cette lecture ne prétend pas remplacer les doctrines traditionnelles ; elle nous sert ici à examiner ce que nous faisons de ce qui nous arrive.
Dans une vengeance classique, la réponse cherche à faire subir quelque chose à l'autre. La blessure devient le point de départ d'une nouvelle blessure. Dans une transmutation, la réponse peut prendre une autre direction. Ce qui a été subi devient une matière de création, de compréhension ou de transmission. La chaîne ne disparaît pas : elle change de nature.
C'est ce qui m'intéresse dans l'écriture. Les expériences qui m'ont inspiré ne sont pas reproduites telles quelles. Elles sont mélangées, déplacées, romancées, parfois considérablement transformées. Les personnages ne sont pas des portraits destinés à désigner des personnes réelles, et les livres ne sont pas des dossiers à charge. Ce sont des romans, avec leur propre construction, leurs propres enjeux et leur propre existence.
Cela ne signifie pas que toute inspiration personnelle serait automatiquement dépourvue de conséquences. Une œuvre peut toujours être interprétée, et son auteur conserve une responsabilité dans ce qu'il choisit de publier. Mais il existe une différence fondamentale entre chercher à exposer quelqu'un et transformer une expérience en une création qui ne cherche plus à l'atteindre.
Lâcher les fruits de l'action
La question devient alors celle du détachement. Si je publie un texte dans l'espoir qu'une personne précise le lise, se reconnaisse et souffre, je reste attaché à sa réaction. Si je publie parce que le texte me paraît juste, intéressant ou utile, et que je n'ai pas besoin que cette personne le lise pour que mon travail ait un sens, quelque chose a changé.
Une œuvre librement accessible n'est pas une vérité imposée à quelqu'un. Le lecteur peut choisir de la lire, de ne pas la lire, d'y accorder du crédit, de la contester ou de passer à autre chose. Cela ne rend pas automatiquement toute publication irréprochable, mais cela permet de distinguer une démarche de transmission d'une démarche qui chercherait à provoquer directement une réaction chez une personne déterminée.
Dans mon cas, l'objectif n'est plus de faire reconnaître à quelqu'un ce qu'il m'a fait, ni d'obtenir une réaction qui viendrait enfin réparer ce que j'ai vécu. Le travail d'écriture a pris sa propre valeur. Il existe pour ce qu'il me permet de construire, pour ce qu'il me permet de comprendre et pour ce qu'il pourra éventuellement apporter à d'autres. Que les personnes à l'origine de certaines inspirations le lisent ou non ne conditionne plus cette valeur.
C'est peut-être là que se trouve le véritable court-circuit : ne plus avoir besoin que l'autre paie pour que quelque chose de notre histoire puisse continuer.
Changer la suite, sans prétendre effacer le passé
Il ne s'agit pas de dire que toute souffrance doit devenir une œuvre, ni que la création serait une solution universelle aux traumatismes. Ce serait une manière supplémentaire de faire peser une obligation sur ceux qui souffrent. Il s'agit simplement de reconnaître qu'une émotion, même très violente, n'est pas condamnée à produire une action de même nature.
La colère peut rester une colère pendant un temps. Elle peut être comprise, travaillée, traversée. Elle peut aussi devenir le point de départ d'une action qui ne cherche plus à détruire. Ce passage n'efface pas ce qui s'est passé, ne rend pas les actes initiaux acceptables et ne garantit aucune réparation. Il modifie seulement ce que nous décidons d'ajouter à l'histoire.
Dans notre lecture du karma, c'est précisément cela qui compte. Nous ne pouvons pas toujours empêcher une chaîne de conséquences de commencer. Nous ne pouvons pas non plus contrôler toutes les réactions qu'elle produira. Mais nous pouvons parfois refuser d'en devenir le prolongement automatique.
La vengeance veut que l'autre paie. La transmutation veut que ce qui m'est arrivé ne soit pas arrivé pour rien. Et peut-être que la liberté commence à cet endroit : quand ce qui nous a blessés cesse de décider de ce que nous allons faire aux autres, et de ce que nous allons faire de nous-mêmes.